(Contexte : voir message précédent)

4- Ca me fait une belle jambe
Si un médecin français dit à un malheureux qu’il va devoir l’amputer au-dessus du genou mais qu’il sera en revanche entièrement pris en charge par ce système de couverture sociale que tout le monde nous envie, le patient est en droit de lui rétorquer tout de même : hé bien, ça me fait une belle jambe.
Faire une belle jambe : à partir du XVe siècle, les Français peuple de courtisans toujours prêts à faire des ronds de jambe, aimaient à se pavaner. Les hommes portaient des tenues composées de chausses, de hauts de chausses et de bas, bien galbés, qui rendaient la jambe, belle ; signe, alors, de distinction. Quelque chose qui vous faisait la jambe belle, était valorisant. Mais l’expression peu après, comme les bas, a plissé : elle a pris une signification ironique, convoquant le frivole, le futile. Et puis, dans ce pays nous avons eu aussi une révolution faite par des « sans-culottes » : la distinction aristocratique a perdu son importance, même si le bling bling n’est apparu que bien après sous d’autres régimes. Aujourd’hui, une fois la négation perdue « ça ne me fera pas la jambe mieux faite », on en est a ce que cela « nous fasse une belle jambe », c’est-à-dire que cela ne changera pas grand chose à une situation déplorée. Et notre futur unijambiste me direz-vous ? Hé bien, justement, il lui reste l’autre, de jambe. Et là, c’est du sérieux.

5 – Ne pas être dans son assiette
En France, pays qui fut celui de la gastronomie, il nous arrive souvent de ne pas être dans notre assiette. Soit parce que nous avons bu trop de verres de ces cépages que le monde nous enviait jadis, soit parce, l’assiette, c’est aussi la stabilité d’un avion. D’ailleurs, depuis quelque temps, notre pilote national traverse des zones de turbulences. Ne pas être dans notre assiette suggère chez nous qu’on est aussi, quelque part, à côté de nos pompes, nos chaussures, nos talonnettes, ou si vous préférez, aussi à côté de la plaque. On voit que le Français peut donc se définir par l’endroit où il ne se trouve pas, qui est pourtant celui où il est attendu, sinon où il prétend toujours être. C’est d’ailleurs l’origine de l’expression.
Le protocole, celui qui dictait les plans de table stipulant que l’évêque ne pouvait être assis à côté de la femme du colonel, définissait la place de chacun devant son assiette. Le fait de ne pas s’y trouver pouvait se révéler être un drame social. Un stigmate. Aujourd’hui, ne pas être dans son assiette, c’est moins nobiliaire et plus… biliaire. C’est un problème tant digestif que moral. Heureusement, la culture française a créé aussi les alcools de fins de repas qui permettent de se remettre l’estomac à l’endroit, au risque d’avoir la tête à l’envers. C’est tout le problème : il faut conserver sa stabilité, son assiette… et ce n’est pas notre Captain Speakin’ qui actuellement me contredira.

6- Il pleut des cordes
La France est une nation que l’on dit tempérée. Je parle du climat, pas du tempérament du citoyen qui peut soudain connaître inexplicablement des accès orageux, lesquels nous refroidissent. Un climat tempéré est sans doute le terme touristiquement correct pour dire que nous sommes une nation majoritairement pluvieuse sur la moitié nord. Oh, bien sûr, ce n’est pas le Royaume-Uni qui a des précipitations telles qu’il pleut, comme le veut leur expression, des chats et des chiens. Non, lorsque c’est le temps de chien, chez nous, on dit simplement qu’il pleut, ou tombe, des cordes, -et dehors il n’y a plus un chat.
L’expression il pleut des cordes aurait été signalée à la fin du XVIIe siècle en parallèle de l’expression il pleut des hallebardes née d’un jeu de mot compliqué avec un terme argotique ancien. On notera toutefois que la France trahit peut-être là son tempérament : quand en Allemagne il pleut des ficelles, en Belgique des vaches –pleuvoir comme vache qui pisse dit-on d’ailleurs chez nous aussi- en Angleterre des tringles d’escaliers ou des seaux, des jarres en Espagne et des cruches au Portugal, nous on attache tout ça avec des cordes et on file vers le beau temps, qui on le sait parce qu’on est malin, arrive toujours après… En tout cas chez nous…
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