Texte du discours de l’inauguration de la rue des Tontons Flingueurs

Voici le texte que j’ai prononcé le 9 novembre 2013 à Nantes, 15 jours avant que  M. Lautner, hélas, nous quitte. (photo : Ouest-France) Merci aux choristes Carole et Mathilde.

inauguration

DISCOURS D’INAUGURATION DE LA RUE DES TONTONS FLINGUEURS

9 Novembre 2013 – 10h30 – Nantes

Préambule : ceci est le premier discours au monde politique, municipal et de voirie, avec choristes. C’est à cette occasion une tentative de relancer l’intérêt citoyen pour la vie de la cité au travers d’une nouvelle forme d’expression institutionnelle.
Enfin, M. Lautner étant excusé à son grand dam depuis hier après-midi, je n’ai pas changé une ligne de ce discours.
(Les mots en italiques ont été chantés ou clamés par les choristes présentes sur la photo)

Cher monsieur Georges Lautner,
Cher monsieur Venantini
Cher Michel, à qui ce discours va beaucoup devoir,
Cher Lino, cher Bernard, cher Francis, cher Jean, cher Robert, cher Jacques… et d’autres, qui sont excusés façon puzzle, mais qui sont avec nous, avec vous, cher public et adorateur de l’œuvre de M. Lautner,
Chère mairie, chers messieurs de la police : je voudrais pas paraître vieux jeu ni encore moins grossier. L’homme de la Pampa parfois rude reste toujours courtois mais la vérité m’oblige à vous le dire : c’est un honneur immense qui m’est attribué de pouvoir discourir à l’occasion du baptême de cette rue qui désormais portera le nom d’une bande de gangsters, rue des Tontons Flingueurs.

Le 23 octobre 2012, il y a un peu plus d’un an, nous commémorions à quelques mètres d’ici la mémoire de Mademoiselle Ludovine Lucas, alias Lulu La Nantaise, qui œuvra sur le pavé durant plusieurs années avant de s’en aller ouvrir un établissement de limonade et de galipettes plutôt pour hommes à Bien Hoa, près de Saïgon, et devenir si précieuse, M. Lautner, à vos Tontons Flingueurs, qui grâce à vous, sont devenus les nôtres.

J’expliquai il y a un an que nous étions, en cette ville de Nantes, tous des enfants de Lulu La Nantaise. Or nous savons aussi depuis 50 ans, M. Lautner, que les Français sont 66 millions de nièces et de neveux de vos Tontons. Bref, c’est une certaine idée de la famille que nous sommes en train aujourd’hui de célébrer. Et cette famille elle se disperse, elle se ventile, elle s’éparpille.

En effet, quel meilleur hommage que de baptiser cette rue Rue des Tontons Flingueurs ici même, face à la rive opposé où demeure la mémoire des quais et des chantiers de Nantes, de leurs marins qui ont ce besoin curieux de faire des phrases, et de leurs, hélas depuis, pontons flingués ?

Ici vécut tout un monde d’ouvrier et de canailles, de dockers et de mauvais garçons, de femmes méritantes et d’autres qui en méritaient, de petits commerces et de grosses commissions, -je parle bien sûr des fortunes de certains qui, ici, se bâtirent… Oui, il y eut du labeur, de la peine, mais aussi de la solidarité et de l’espoir, et des rires et des chants dans l’île à éléphant. Toute une représentation, en somme, du peuple ; celui qui a une culture populaire, avant que les agences immobilières pour nantis ne qualifient les quartiers de populeux.

Or, M. Lautner, vos Tontons parisiens dont les parcours de vie furent sans doute aussi sinueux que les civelles qui pullulèrent en Loire sont indéniablement des gens de ce peuple, et sont Nantais parce qu’ils ont aimé la blonde comac Lulu La Nantaise. C’est pourquoi 50 ans après ils restent dans les cœurs, dans les esprits. C’est pourquoi nous avons toutes et tous adopté vos Tontons, et que nous les aimons.

Avant de dévoiler la plaque, je voudrais dire un mot sur l’ancien nom de cette rue, car les coïncidences sont troublantes, et vous le savez on le dit toujours : la rue parle, il faut écouter la rue. Michel Le Lou, Seigneur du Breil et de la Haye portait la charge de Maistre des Comptes et devint maire de Nantes un 22 octobre 1572, il y a 441 ans aujourd’hui, 440 ans moins un jour exactement avant la pose de la plaque en hommage à Mademoiselle Lulu. Il eut en 2e mariage pour épouse Madame Bonne de Troyes dont le premier mari avait été Général des finances. N’est-il pas curieux qu’aujourd’hui une bande de Tontons flingueurs prenne la relève derrière de grands argentiers ? Des gens, qui à n’en pas douter ne connaissaient pas Raoul ? Que le peuple efface un passé d’enrichissement gagné au détriment de ceux qui gagnent leur pain, leur vin, et leurs butins à la sueur de leur front ? Une fois de plus, on le voit, cette plaque des Tontons Flingueurs recouvrant la précédente si aristocratique fait figure d’un juste braquage. C’est une œuvre du cœur. C’est la revanche de la roture ! Car rappelons-nous qu’il ne faut pas engourdir le pognon de la nièce ! De la nièce des Tontons ! Et gageons que Maître Folace, s’il avait vécu vêtu d’une armure aurait brandi sa masse d’armes devant sa Seigneurie Bonne de Troyes en criant : « Ne touchoit nenni au grisbi, salospe ! ». Aussi le fait que les Tontons recouvrent Michel Le Lou, Seigneur du Breil, et le renvoient au terminus des prétentieux, donne sens à l’Histoire.

Désormais cette rue que l’on jadis baptisa aristocratiquement, administrativement et financièrement, alors qu’y œuvrèrent ici des consœurs de Mademoiselle Lulu et les fameuses « fluctuations de la fesse », hé bien cette rue ne sentira plus l’écu, mais le billet pascal de 500 balles en liasses de mille. Elle sentira aussi le bizarre, les sandouiches beurrés, la pomme et la betterave. Elle sentira les parfums d’un Orient colonial perdu, la poudre de revolver, la poussière de plâtre à cause des termites, et le musc des demoiselles. Et gageons que les 66 millions de Français qui viendront y humer toute une atmosphère qui leur correspond, en l’arpentant, vous remercieront encore et encore, et pour très longtemps, M. Lautner. Et c’est pour ça que je me permets d’intimer l’ordre à certains salisseurs de mémoire qu’ils feraient mieux de fermer leur claque-merde !
Je vous remercie. Procédons maintenant si vous le voulez bien, etc.