Précisions sur la biographie officielle de Ludovine Lucas, dite « Lulu La Nantaise »

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Depuis l’hommage à M. Lautner et aux 50 piges des Tontons Flingueurs effectué au cinéma Bonne Garde de Nantes avec le groupe « Lulu La Nantaise » du 6 au 9 novembre 2013, l’inauguration de la rue des Tontons Flingueurs le 9 novembre 2013 et le décès 15 jours après de M. Lautner, sont parus des centaines d’articles, chroniques radio et sujets TV (> lire le discours de l’inauguration). Très souvent, ils font allusion à la plaque que nous avons déposé au 92, quai de la fosse à Nantes le 23 octobre 2012, mais écorchent le nom de Lulu, écrivant Ludivine, et non Ludovine, et enfin prenant parfois des libertés par méconnaissance ou documentation parcellaire sur la vie de la blonde comac.

front Faáon Puzzle Lulu la NantaiseJe voudrais rappeler que ce personnage dont on ne savait rien hormis une allusion par les dialogues de M. Audiard dans la scène de la cuisine des Tontons Flingueurs dispose d’une biographie officielle depuis le 6 novembre 2012 : c’est moi qui l’a écrite à la demande du groupe Lulu la Nantaise, trop heureux de donner vie à un personnage célèbre, alors qu’on ne savait rien d’elle. Cette biographie « L’EXACTE ET VERIDIQUE HISTOIRE VRAIE ET VERIFIABLE DE LA VERITABLE ET UNIQUE LULU LA NANTAISE » représente une partie du chapitre 3 de la novella incluse dans le livret du 2e album du groupe Lulu La Nantaise, sorti le 6 novembre 2012.

Afin de cesser, je l’espère (gentiment), de lire des erreurs sur Ludovine, j’ai décidé de publier ici sa biographie officielle. on retrouvera l’intégralité du texte -où on apprend son décès, à l’âge de 100 ans le 23 septembre 2012, et de ses funérailles le 25 septembre, au cimetière de la Miséricorde à Nantes.

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L’EXACTE ET VERIDIQUE HISTOIRE VRAIE ET VERIFIABLE
DE LA VERITABLE ET UNIQUE LULU LA NANTAISE
(extrait du chapitre 3 – Biographie de Lulu La Nantaise)

Ludovine Lucas, née le 23 septembre 1912 à Trentemoult d’un père pêcheur de civelles et d’une mère lavandière polonaise alcoolique qui buvait du tord-boyau au petit déjeuner, en a bavé très tôt : orpheline à quinze ans à la suite de l’explosion dans la cuisine de la colle à poisson mélangée à un breuvage de pommes/betteraves distillé en douce par son père qui se rêvait chimiste, elle se retrouve à tapiner en 1928 sur le quai de la fosse. 16 ans et déjà à récolter les asperges : les belles promesses du bellâtre qui devaient la faire rentrer dans le cinéma, elle, la jeune fille si bien roulée se sont avérées être un traquenard. Même pas de caméra, et la comédie n’est que perpétuellement pornographique et désespérante, entre deux dérouillées.
Pour Ludovine, déjà surnommée La petite Lu qui fait son beurre, Le biscuit doré de la fièvre utile, puis plus tard tout simplement Lulu, ce seront des années de misère et d’arpentage du trottoir au plus bas niveau des dames de la retape pour des maquereaux de troisième catégorie, avant de rentrer dans le cheptel, en 1946, de Dédé la Trompette, le fameux caïd de la rive, originaire de Chantenay, pote avec un certain Auguste Le Breton qui fera plus tard l’écrivain, et se rendra célèbre en inventant le mot nantais rififi. Dédé la Trompette la protège ; elle est sa favorite grâce à ses talents : c’est-à-dire qu’elle se fait juste un peu moins battrre comme plâtre que les autres.
Elle met un peu d’oseille de côté grâce aux navires américains dans le port -entre les marins amateurs de petites françaises et le trafic de cigarettes- elle apprend un peu l’anglais, et arrive même en loucedé à se faire des loisirs. Sa grande passion, sa perte : le cinéma. Le cinéma qui sera si influent sur vie, à un point même qu’on ne soupçonne pas.
Le 1er décembre 1947, c’est la sortie du film les Ziegfield Follies au Katorza. Le film, adaptation d’un spectacle de music hall, aura la palme d’or de Cannes cette année là. Lulu découvre la comédie musicale, mais surtout l’incroyablement beau et magnétique Gene Kelly… Elle s’achète les revues de cinéma Cinémonde et Cinévie et découvre qu’elle est née le même jour que sa star ! La revue lui tombe des mains. Gene, son Gene et elle ont exactement le même âge.
Mais elle, elle, tapine sur le quai de la fesse au lieu d’avoir fait l’actrice. La palme d’or, ce n’est pas pour elle. Cela ne le sera jamais.
C’est l’électrochoc. Ludovine Lucas, dite Lulu la Nantaise décide de tout planter : Dédé la Trompette, les michetons, la vie sordide. Elle a 35 ans, c’est encore une belle blonde gironde malgré ses 19 ans de tapin; elle s’est mise de côté quelques éconocroques et surtout, elle n’a pas envie de finir prématurément, épuisée, variqueuse ou vénérienne, puisqu’elle a eu la chance de passer au travers jusque là.
Merci Gene Kelly : tu m’as réveillée.
Elle décide de prendre le premier bateau dès qu’elle se sent prête. Un matin de 1948, le bateau du destin part au Vietnam, qui vient de passer sous protectorat français. Quelques pipes magistrales et gratuites plus tard et des promesses d’agrémenter le séjour des matelots en mer : voici Lulu qui se retrouve à Saïgon deux mois plus tard. Une nouvelle vie. Lulu, que le bon air de la mer et l’ordinaire du paquebot et les cadences moins infernales que sous la houlette de Dédé ont requinquée, arrive splendide et en pleine forme à Saïgon.
Là, une grande blonde comme ça se fait vite remarquer par les locaux au pouvoir, au milieu des viets hauts comme trois pommes et bruns comme le charbon des canonnières. Elle arrondit sa fortune, puis recrute une dizaine de locales et installe un claque. Elle trouve une une jolie petite maisonnette avec des volets rouges non loin de la Capitale, à Biên Hòa, au sud du pays. Des volets rouges comme ceux devant lesquels elle faisait les cent pas Quai de la Fosse. Une base aérienne française à côté fournit le chaland en abondance.
Le client est toujours généreux avant de partir se faire tuer en opération en Indochine, où la guerre fait rage. La blonde Lulu est magnifique ; sa petite entreprise florissante. Les clients défilent et certains investissent des sommes conséquentes pour avoir les rares faveurs qu’accorde la maquerelle qui sent si bon la France qui leur manque —et est une vraie blonde, elle. Mais toujours, toujours, Lulu garde en elle l’image de Gene Kelly. C’est son double, c’est lui qui doit lui servir de modèle, d’objectif, de ligne de conduite. Lulu la Nantaise veut sortir d’une vie qui ne lui convient pas. Elle se fait son cinéma. Elle a l’air radieuse comme ça ; on la voit aux bras de personnalités du coin, vêtue comme une poule de luxe ou une starlette, mais Lulu sait très bien grâce à quel savoir-faire elle obtient tout cela.
Les feuilles mortes se ramassent à pelle, les souvenirs et les regrets aussi, écrit Kosma. Pour Lulu, ce sont les années qui s’enfilent, les clients et leurs bites aussi : dans la maison aux volets rouges devenue fameuse, on y croise de tout chez la quadragénaire radieuse. Pas que du militaire ou de l’aventurier de passage : des malfrats aussi, des acteurs, des écrivains, un journaliste passionné de cinéma et de retour de Pékin ; Michel A. qui deviendra plus tard un fameux scénariste et dialoguiste ; Serge G. un peintre et musicien en dérive éperdue, ivre d’alcools et de femmes, qui vient de divorcer d’une princesse russe et qui fera l’année d’après une chanson, un tube daté 58, en pensant à elle…
Souvent Ludovine aura souffert. Des blessures. Des humiliations que l’on n’imagine pas. Oh, ce n’est pas s’enfiler des bites et être une pute qui est le plus terrible. Non, c’est de ne plus se posséder soi-même et cela passe encore par le cinéma et sa vie. Toujours le cinéma qui vient bousculer la donne. En 1963, un film sort, un polar de comédie : les acteurs dans la cuisine sont en train de se cuiter et là, surprise, ils parlent d’elle. Ils parlent de sa maison aux volets rouges.
Le nom de Lulu la Nantaise devient connu. Elle se sent définitivement spoliée. Elle a 51 ans, et, déjà, on lui aura tout pris : sa carrière d’actrice, son identité. Elle est devenue un type de personnage, une image… mais pas un personnage incarné, et certes pas une icône. Ce monde d’hommes, de prédateurs, est bien cruel.
Ce soir là, Lulu sort du cinéma en larmes. Il y aura d’autres fois.
La France a cessée d’administrer le Vietnam en 54, mais Lulu a eu ses protecteurs. Madame Lulu respectable et respectée, intouchable, gardera l’établissement jusqu’en 1967.
Une vie de maquerelle de 55 ans, bien remplie est derrière elle lorsque un soir de 1967 elle se rend à Saïgon : on y projette dans un bar français la copie d’un film d’un nantais, Jacques Demy, « Les demoiselles de Rochefort » où joue son chéri, toujours resté dans un coin de sa mémoire, le beau Gene Kelly. Là, dans la salle devant une mauvaise bière Lulu craque. Elle fond en sanglot : Gene a tourné en France, il était en France, à Nantes ! La France carte postale pastel de Demy malgré le tournage en décors naturels causes à la maquerelle son deuxième électrochoc.
C’est décidé, elle rentre. Marre du niah-koué.
Quand Ludovine, 55 ans, revient à Nantes, il se passe ce que Barbara la femme en noire aura chanté la première fois en 1963, en souvenir de l’enterrement de son père : Il pleut. Lulu s’en tape : le soleil est dans son cœur. Le quai de la Fosse a déjà bien changé, Dédé est mort guillotiné d’avoir un peu trop plombé de ciment certaines de ses pouliches, mais elle, maintenant, est revenue. Et elle est riche : elle ne tapinera plus comme une pauvresse. Mme Lucas, qui se mélange un peu les langues, le vietnamien, l’anglais et des termes du parler nantais tombé depuis en désuétude, s’achète deux étages et une respectabilité de façade dans un immeuble luxueux ayant appartenu à une famille de négriers. Elle y monte un lupanar de luxe, mais avec des formules de prix accessibles aux gars des chantiers et aux flics. Dans ses bagages il y avait cinq filles de qualité différentes. L’époque a changé et il faut raisonner en gammes.
Au Vietnam ils étaient friands de blondes ; à Nantes ils sont gourmands des frêles asiates. Les affaires reprennent de plus belle entre les dockers rouges et noirs qui viennent claquer leur paie de semaine et la bourgeoisie nantaise patronale et catholique qui vient se faire des émotions par une porte dérobée. Lulu pense toujours à son Gene Kelly, mais l’âge venant, elle se fait une raison : que ferait-elle d’autre que ce qu’elle a toujours fait ? Elle est restée belle femme, mais le cinéma, hélas, restera un rêve de jeunette.
La base de base de Biên Hòa ferme en 1973 et la petite maison aux volets rouges de Lulu La Nantaise est devenue une antenne du parti communiste. A Nantes, c’est en 1987 que la fin des chantiers navals nantais est bouclée. Lulu a revendu quelques années plus tôt ses deux étages à un couple de jeunes parvenus, des publicitaires, des « créas » qui estiment que la ville va changer et se vivent comme des colons venus défricher le « far ouest ». Ils sont fats, ils parlent bizarrement. Leurs potes ne vont plus aux putes, mais dans des bars à hôtesses. Lulu la Nantaise a 75 ans et il est plus que temps de se ranger des affaires.
Alors elle mêne sa petite vie de rentière, tranquille mimile. Elle se fait des films empruntés à la médiathèque Demy ; elle se repasse en boucle les Gene Kelly. La solitude ne lui pèse pas : des hommes elle en a eu plus que son compte, et elle ne les connaît que trop bien. Pas d’enfant, pas de petits enfants… A quoi bon dans ce monde qui n’aura fait que se dégrader, à peine la tête sortie du n’importe quoi ? La vie devrait être comme au cinéma. Elle a une santé de fer, hormis une hanche qui la titille. Trop de levrettes en une vie peut-être -et la voici avec une canne.
Elle a 84 ans, quand son Gene meurt. C’était un deux févier 1996. On lui fait des hommages, on parle de sa palme d’or, de son talent, sa beauté, son charme.
Lulu pleure comme son seul grand amour, comme elle n’a jamais pleuré.

(…)

Pour savoir comment Ludovine va braquer les palmes d’or du Festival de Cannes avec l’aide du groupe Lulu La Nantaise, et l’histoire de ses derniers jours à l’âge de 100 ans, et comment le groupe est devenu sont héritier, lisez la novella incluse dans le livret du 2e album ! (extraits rubrique AUDIO, commandes rubriques ACHETEZ L’ALBUM)