Une nouvelle (pas drôle) : « Des livres et moi »

Revenant de chez mes parents ce 25 décembre 2016, avec une voiture encore bourrée de cartons de livres (depuis une dizaine d’années j’essaie de rapatrier chez moi, petit à petit, plusieurs mètres cubes de livres stockés chez eux), comme il y a deux ans, je me souviens soudain que j’en avais écrit une nouvelle, pour le concours international francophone de l’Université de Naples, Napoli Racconta.

Je n’ai pas gagné le concours, avec le texte étrange que cela a donné, « Des livres et moi » ; texte qui m’était donc né à la suite d’un énième voyage en voiture bourrée de cartons de livres que je trimballe depuis des décennies et dont je ne parviendrai jamais à lire l’intégralité. Texte que vous trouverez ci-dessous -et dont je ne sais toujours que penser..  J’ai été néanmoins finaliste, et un recueil devait paraître. C’était sans compter avec le décès, survenu entre temps, hélas, de l’enseignante de français organisatrice.

Bref, cette nouvelle écrite dans le seul cadre d’un concours et pour expurger une sorte de « vision » qui m’était venue sur la route il y a deux ans ne vivra jamais nulle part. Alors je le publie ici. Encore une fois, je ne sais qu’en penser. J’arrive à avoir un avis à peu près objectif sur ce que j’écris de drôle…  En revanche lorsque je me lance dans la contrainte et la littérattitude, c’est autre chose….

DES LIVRES ET MOI

J’ai réussi à faire tenir deux mètres cube environ de livres encartonnés dans ma voiture qui s’est quelque peu affaissée sous la charge, et je suis rentré chez moi, à Nantes. Six cent kilomètres avec les suspensions qui souffraient et une tenue de route incertaine. Mon père m’avait demandé avant le départ : «Tu veux vraiment récupérer tous ces livres ? Tu as la place pour garder cela ? ». Il a ajouté : « Toi et tes foutus bouquins. Cette obsession de les récupérer même si ça doit t’encombrer. C’est un truc de fou ». J’ai haussé les épaules. Je lui ai expliqué pourquoi il me fallait de toute façon les reprendre. Je me sers d’extraits de romans pour mes séances d’ateliers d’écriture, et j’ai déjà épuisé les ressources intéressantes qui se trouvent dans ceux de mon appartement. Il a soupiré.
J’en ai déjà rapatrié environ six mètres cube ces dernières années, en trois fois. Il en reste actuellement environ deux-trois mètres cube. Je ne sais même plus ce qu’il y a dedans. Cela fait six ans maintenant qu’ils sont empilés en cartons sur des palettes afin qu’ils ne prennent l’humidité dans le sous sol du pavillon de mes parents. Il y a très longtemps, j’avais imaginé qu’en cas de revers de fortune je pourrais toujours monter une bouquinerie. J’ai de quoi alimenter un fonds honnête. Mais ce projet en une vingtaine années est devenu intenable : les livres se vendent désormais au poids, et même de cette façon les gens n’en achètent guère.
Durant tout le retour, sur l’autoroute puis la route nationale battues par la pluie, l’eau vaporisée par les camions, j’ai crains l’accident. La voiture tenait vraiment moins bien la route, et mes pneus n’étaient sans doute pas assez gonflés. Tout en écoutant une émission littéraire à la radio qui m’incitait à lire davantage, à acquérir d’autres livres, je me suis à un moment vu dans un long flash, les bras en croix dans un pré, auprès de ma voiture cabossée, éventrée, retournée, portières ouvertes. Aux alentours, à la suite des tonneaux effectués, les cartons avaient été expulsés du coffre, de la banquette arrière et avaient explosé sous leur chute. Des jets de livres avaient colorisé la prairie de leurs couvertures chamarrées. Des pages arrachées volaient autour de mon corps évanoui avant de se muer sous l’effet de la pluie en une pâte gluante. J’avais été assommé par un carton et les rebonds de la voiture durant l’accident avant d’être projeté par la portière. Je voyais clairement la scène, avec cette acuité de détails dans l’imaginaire qui a pu faire de moi un honnête romancier : ma tête reposait sur un ouvrage dont le titre semblait curieusement être en italien. Le sang délavé par la pluie, coulant de ma chevelure maculée en imprégnait les pages. Des véhicules s’étaient arrêtés en catastrophe sur le bord de la route et des hommes sautaient le fossé pour venir me secourir. Vu d’en haut, la scène était étrange : je n’entendais aucun son. Il y avait ce vert sombre de la prairie, la tache de ma voiture retournée, le rouge de mon pull, les couvertures colorées, les pages blanches éparses. Cela devenait comme un rêve brumeux.

Un camion se rabattit brusquement devant moi dans un nuage de gouttelettes, et je sursautai, cramponné au volant. De crainte que la somnolence ne me gagne, je pris un café dans la première station-service, puis repris ma route.
Après mon trajet interminable en proie à des conditions météorologiques infernales, J’ai garé la voiture le plus près possible de la sortie pour piéton du parking situé au sous-sol de mon immeuble, et j’ai commencé à décharger les cartons, puis à déplacer les piles d’étapes en étapes dans l’escalier, jusqu’à l’ascenseur. Je commence à être âgé, je ne fais pas de sport, aussi je suis moins vigoureux que lors des précédentes et nombreuses fois où j’ai dû déménager la masse de livres qui me suit depuis toujours et ne cesse de s’accroître. Parvenu au 9e étage, je les ai accumulé sur le palier de mon appartement. Alors ensuite, un par un, j’ai entré les cartons dans le salon, les ai vidé et ai trié leur contenu. Je m’arrêtai de temps à autre pour boire un café ou fumer une cigarette en regardant les piles monstrueuses qui augmentaient à chaque carton vidé, examinant les murs et places encore disponibles dans l’appartement, jaugeant la robustesse des étagères déjà surchargées. Derrière la baie vitrée, la pluie ne cessait de déferler, et dans le rideau de brume, au loin sur les immeubles, je gardai cette image rémanente de ma voiture, sur le toit, avec les roues qui tournaient encore, et tous ces livres qui se transformaient en bouillie détrempée sur l’herbe sombre. Je songeais également que 90% de ces livres ne méritent pas d’être gardés. Qu’il faudra bien un jour que je me débarrasse d’une bonne partie d’entre eux.
Durant le déballage, l’impression fut étrange. Je retrouvais des livres intouchés depuis des années avec le sentiment de les avoir consulté la veille. Certains m’ont rappelé des moments particuliers de mon existence, des femmes, des amis, des lieux.

Je retrouvai des livres oubliés. Je découvrais avec surprise que je possédais celui-ci, celui-là. Je ressenti de la joie à savoir dans mon entourage un ouvrage particulièrement apprécié. Je m’apercevais que j’en avais rachetés, oubliant qu’ils avaient été entreposés chez mes parents. D’autres romans ne me disaient rien du tout, d’autres encore avaient été effacés de ma mémoire, alors qu’on avait parlé d’eux à l’époque de leur parution comme de probables chef d’œuvre intemporels en devenir… Un bon tiers des ouvrages que je venais de ramener n’avait jamais été lu. Je tombai aussi avec surprise sur un livre qui m’avait marqué adolescent et qui avait été adaptée au cinéma par Claude Sautet : Les choses de la vie, de Paul Guimard, qui fut d’ailleurs nantais comme je le suis actuellement. La coïncidence me fit sourire car il me renvoya à ma vision sur l’autoroute : ce roman magnifique raconte tout ce qu’on voit défiler de sa vie en quelques secondes, lors d’un accident. Je me souviens nettement des images de Claude Sautet : la voiture qui fait des tonneaux au ralenti. Michel Piccoli, l’acteur, pris à l’intérieur de son véhicule qui tourne sur lui-même, des papiers et des objets qui l’entourent comme en lévitation ; Piccoli qui voit alors sa vie passer devant ses yeux.
Souvent, j’ai été troublé ainsi, par les coïncidences, ces hasards troublants, les moments où la fiction et la réalité s’entremêlent. Je plaçai Les Choses de la vie bien en vue sur une étagère en me promettant de le relire et de réfléchir s’il ne m’avait pas influencé bien plus que je ne pourrais me douter.
Parvenu au milieu des deux mètres cube de cette sorte de plongée partielle dans mon passé, alors que le salon, le canapé, la table dans le jour déclinant étaient désormais envahis de piles instables, j’ai enfin ouvert le dernier carton. Voici plusieurs heures que je triais, plaçais, déplaçais ces livres comme tant d’autres fois dans ma vie. J’avais déjà vécu exactement ces semblables moments déjà de si nombreuses de fois, avec les mêmes livres et la même interrogation : comment les classer ? Je réalisai que c’était sans doute que la plupart de ces livres représentaient ce que j’avais de mieux côté choses matérielles, et pourtant ils ne valaient plus rien, et peut-être, paradoxalement même plus pour moi.
Le dernier carton contenait une ultime surprise : tout un stock de livres en langue étrangère (des ouvrages en chinois de remarquable facture, offerts par des auteurs de Pékin, de Hainan, du Shandong mais dont j’ignorais la teneur), des exemplaires d’une revue littéraire hongkongaise dans laquelle quelques unes de mes interventions à un colloque avaient été traduites, certains de mes romans traduits en chinois encore, et puis tout un lot de recueils de nouvelles hollandais et italiens, des collectifs français dont j’avais oublié l’existence et le fait même que j’y ai participé ; chose courante chez moi. Il m’arrive en effet de tomber sur des articles qui pourtant avaient dû représenter beaucoup d’investissement en écriture de l’époque où je fus journaliste, ou encore des nouvelles dans des revues défraichies, ou encore des fichiers sur mon ordinateur que je lis sans en avoir le moindre souvenir, réalisant après coup et avec stupéfaction que j’en suis certainement l’auteur.

Soudain au fond du carton, j’empoignai le dernier livre. C’était encore un exemplaire d’auteur d’un recueil collectif intitulé Napoli racconta. Celui-ci était édité en italien par l’Université de Naples. Ne me souvenant pas de lui, je le feuilletai avec curiosité et y découvris avec étonnement, ce qui était semble-t-il une de mes contributions intitulée Dei libri e me. Pour ce que je parvenais à en comprendre dans les premières lignes, par intuition car ne lisant pas l’italien et en convoquant mes improbables restes de latin, j’avais écrit que je venais de bourrer ma voiture de cartons de livres, avant de rentrer chez moi en voiture, sous la pluie. Je me demandais bien quelles idées j’avais pu développer dans ce texte. Il semblait au début y être aussi question de mon père. Hélas, une fois de plus, je n’avais strictement aucun souvenir d’avoir rédigé ce texte.
Je le posai sur la table sans plus y penser, et commençai à répartir mes piles sur les étagères. Je me fis la réflexion que cette obsession des livres, et de leur rangement, m’aura tout de même pris bien des heures dans l’existence.
Je suis fils d’ouvrier qui ne lisent pas. Mes parents savent à peine ce que j’ai fait, ou je fais dans la vie. Je crois qu’ils n’ont jamais lu mes ouvrages –d’ailleurs j’ai cessé de leur donner des exemplaires ou de leur en parler ; il y a toujours comme une gêne sur ce sujet –de ma part, comme de la leur.
Lorsque j’étais enfant je lisais sans discontinuer. J’en ai même fait un épisode de surmenage vers mes treize ans après m’être enfilé sans discontinuer les trois tomes en poche des Misérables de Victor Hugo, puis sa Légende des Siècles. Le médecin m’a alors interdit de lire durant trois semaines. Ce fut un cauchemar épouvantable car l’incommensurable ennui me gagna durant toute la période de sevrage. A cet âge, je me coltinais des kilomètres à vélo pour aller au bibliobus, à la bibliothèque. Je buvais les conseils du bibliothécaire. Je repartais avec des sacs pleins. C’est à la période à laquelle je commençais à écrire des nouvelles en cachette dans un cahier au lieu de faire mes devoirs. Des auteurs m’avaient agacé car je me sentais prétentieusement capable de faire au moins aussi bien qu’eux. Plus tard, j’entrepris dans la bibliothèque municipale de la ville de mes grands-parents où je vécu quelque temps de lire les auteurs par ordre alphabétique. Je repérai une armoire où étaient entreposés en vrac des livres de poche vieillots et non référencés par l’établissement —sans doute des donations faite à la bibliothèque— et je les volais tous petit à petit durant plusieurs semaines en remplissant mon cartable à chacune de mes visites. Quarante ans après, je les ai toujours. C’est je crois que c’est à cette époque que j’ai commencé à vraiment accumuler des livres.

Une brouille avec mon père m’ayant interdit l’accès aux études, et je dus aller travailler en usine après mon baccalauréat. J’étouffai ma rancœur dans la lecture compulsive, l’accumulation de livres et l’écriture de nouvelles. Je jaugeai tôt les gens à ce qu’ils lisaient, et si j’allais chez qui que ce soit, je ne repartais pas sans avoir exploré la bibliothèque. Dans mon premier appartement de célibataire, je n’avais qu’une envie : combler tous les murs, faire des piles dans tous les coins, en ayant bien sûr tout lu. Cette carapace de livres était devenue ma protection ; c’était une armure pour vaincre mes démons. C’était une partie de moi ; voire c’était mon identité douloureuse. Celle de la honte que j’éprouvais d’être de ma classe sociale et d’être, si je ne réagissais pas, d’être contraint d’y rester à jamais. Ces livres étaient mon bouclier contre les soupçons d’inculture qu’on aurait pu me porter puisque je n’avais pas fait d’études et me retrouvai en usine. Ces livres matérialisaient ma désormais ambition d’autodidacte contraint. Cette masse de livres était la représentation de ce que j’étais ou plutôt pensais être. En regardant les étagères, on pouvait deviner que j’étais autre chose qu’un pauvre type sans études, aux origines prolétaires. Ma bibliothèque c’est moi, aurais-je pu clamer en paraphrasant Flaubert.
Lorsque mon hobby consista à participer dix ans plus tard de façon frénétique à des concours de nouvelles, mon symptôme s’est aggravé. Je gagnais des lots de livres. J’achetais des livres par dizaines d’un coup, et les lisais à la suite. J’eus une période où j’avais lu tout ce dont on parlait, et en sus, me mettais autant que possible à jour de ce qu’il me fallait absolument connaître d’antérieur ou de classique. Je me souviens alors que j’avais près de vingt cinq avoir vu une petite annonce pour un emploi en Australie. L’idée de fuir la France me séduisait, mais j’abandonnai aussitôt l’idée parce qu’il aurait fallu m’éloigner de mes livres ou alors que le coût d’un container était inenvisageable, —et puis se seraient-ils conservés sous ces climats ? Leur valeur justifiait-elle la dépense énorme du transport ? Jusqu’à 30 ans il m’était alors inimaginable de vivre sans mes livres. Je me souviens d’un collègue de bureau qui m’offrit Les bébés de la consigne automatique de Murakami, tout simplement car il ne gardait jamais un livre après l’avoir lu, et parce qu’il estimait toujours pouvoir le retrouver. J’en fus stupéfait.

A chacun des livres que je reclasse, que je déplace, les souvenirs affluent. Il me semble face aux bibliothèques de mon appartement nantais être pris dans un tourbillon, chamboulé au milieu d’eux. Certains me percutent, me heurtent, d’autres me frôlent, d’autres encore restent collés à moi, d’autres encore s’éloignent, s’enfuient. C’est un maelstrom.
R., ma première compagne qui fut la mère de mes enfants, était institutrice de maternelle, mais ne lisait, du moins à l’époque, jamais, ou seulement très peu. Elle s’endormait systématiquement sur les premières pages des romans que je me suis mis à publier. Elle m’avait offert ma première machine à écrire électrique afin de m’encourager, mais je pense qu’elle n’a pourtant jamais lus ceux que j’ai publié durant notre vie commune. Durant nos 13 ans d’existence partagée, je continuai de lire et d’accumuler les livres en faisant des razzias dans des librairies, des supermarchés culturels. Aux livres qui existaient, je voulais ajouter ceux que j’aurais écrits. Il me venait dix idées par jour. Je ne pensai qu’à cela. A Barcelone, à Hong Kong, je connus le bonheur immense de découvrir dans les librairies françaises un exemplaire ou deux de mes romans. Indéniablement, les livres étaient ma vie. Je passais un temps fou à les classer, les reclasser. J’admirai mes rayonnages comme un paysage apaisant. Je savais toujours où était tel ou tel livre et le retrouvai instantanément.
Lorsque j’ai quitté R. —mes enfants étaient très jeunes— elle voulut subitement garder certains romans, une centaine environ, à mon grand dam. Ce fut mon premier déménagement composé au 4/5e de livres. Je quittai la maison avec huit bibliothèques bourrées à craquer que je dus placer dans un minuscule appartement. Je disposai les bibliothèques de façon astucieuse, comme des cloisons composant un petit labyrinthe afin d’optimiser l’espace, d’autant qu’une des deux pièces était réservée aux lits de mes enfants que je gardais une semaine sur deux. Les livres occupaient dans cet appartement presque davantage d’espace que ses occupants. Je commandai à un ami libraire les livres qui me manquaient à la suite du partage de la séparation. Il n’était pas question d’être éloigné d’un seul roman. Il me les livra avec perplexité. Je ne possédais quasiment pas de meubles, était donc financièrement lessivé et dans une situation précaire, mais venait de lui acheter pour une forte somme une centaine de livres déjà lus.
J’ai travaillé comme journaliste quelques années dans un magazine culturel, puis dans un grand quotidien, et d’autres revues aussi comme chroniqueur pigiste. Les livres reçus en services de presse qui avaient été écartés étaient empilés à l’accueil, afin que chacun se serve. Chaque jour, je repartais avec une dizaine de romans. S’il y en avait de mauvais, je restais toutefois incapable de m’en séparer.

Il m’est pourtant arrivé de laisser des livres derrière moi. De ne pas réussir à conserver l’intégrité de ma bibliothèque. Ainsi, chez F., ma seconde compagne. Une armoire de livres m’appartenant doit encore se trouver chez elle. Je ne m’en suis souvenu que des années plus tard, sans parvenir à me rappeler quels livres cela concerne.
F. avait beaucoup lu dans le cadre de ses études, mais directrice d’un théâtre dans le Sud-Ouest de la France, elle ne trouvait plus le temps de lire à cause de ses soirées et week end en permanence sur occupés. Elle continuait néanmoins d’en acheter. A cette période, vivant soit chez elle à 800 km de mon deux pièces, soit avec mes bambins, en bon écrivain fauché en quête perpétuelle de travail et d’argent et en père célibataire débordé, à constituer des piles de livres que j’achetai sans même avoir le temps de les lire. J’en accumulai chez elle, chez moi. Au terme de quatre ans nous vînmes habiter à Paris. Là encore de mon côté les 4/5e du camion de déménagement était composés de livres et de bibliothèques. J’en laissai dans sa maison en province, qui devint sa maison de campagne.
Notre appartement parisien était assez grand. Un couloir immense me permit d’y aligner toutes mes bibliothèques. Les livres atteignant un nombre immense, j’entrepris de coller des pastilles sur la tranche de ceux que je n’avais pas lus. A cette époque j’étais devenu critique de science-fiction, et cela pris des proportions folles : je recevais une vingtaine de livres par semaine, phénomène qui s’aggrava avec le temps, et ce, durant plusieurs années. Il y avait de tout : des chef d’œuvres comme des histoires ineptes de dragons et de fées, mais par conscience professionnelle je continuai d’entretenir mon fonds. Une vieille femme habitait au dernier étage de l’immeuble juste au-dessus de chez nous. Elle faisait « standart » pour son mari artisan plombier très sollicité, et passait ses journées, je l’appris par hasard, à côté du téléphone à lire de la science fiction, genre qui la passionnait et en lequel elle avait une grande connaissance. Chaque matin je lui déposai des éditions originales luxueuses devant sa porte –je ne gardais que la version poche lorsqu’elles étaient rééditées, car le manque de place commençait à se faire sentir cruellement d’autant que je continuai d’acheter des livres, d’en gagner et comme désormais je vivais de l’écriture et fréquentais de nombreux écrivains, je recevais amicalement leur production. Les livres constituaient de plus en plus un problème, et pourtant j’étais toujours aussi fier d’insérer ceux qui portaient mon nom —même s’ils se perdaient, si peu nombreux, dans les rayonnages, et même si j’estimai que ma contribution à la littérature était piètre en importance, sinon qualitativement très relative.
Lorsque F. et moi préférâmes vivre chacun dans un appartement différent afin d’essayer de sauver notre couple, je recommençai vle cirque des cartons de livres, emballage, transport, déballage, classement et optimisation de l’espace. J’avais atterri à nouveau dans un deux pièces, dont chaque mur fut aussitôt couvert par une bibliothèque. Ce fut une période ma vie agitée : j’étais en proie à une longue et forte une dépression. La rupture avec F. qui n’avait pas tardé malgré nos tentatives d’arrangements, m’avait fortement atteint, et parallèlement mon petit commerce de scénariste, d’auteur, de chroniqueur déclinait avec l’arrivée d’Internet, des blogs et du changement des pratiques culturelles. Les avances consenties par les éditeurs commençaient à baisser, à l’instar des ventes moyennes. Le monde de l’édition commençait ce virage qu’il n’a pas encore terminé et je me rendais bien compte que le livre était quelque chose qui ne durerait pas. Que j’avais eu sans doute raison de quitter le journalisme, mais je ne vivrai pas pour autant de l’écriture toute ma vie. Cela faisait moins d’une décennie, et si j’avais sans doute profité des dernières belles années du marché, le déclin s’annonçait. Une seconde rentrée littéraire chaque année, en janvier, apparu avec cinq cent livres en moyenne, après celle de septembre, qui en comptait autant. La machine folle était en marche. Les auteurs commencèrent à être maltraités. J’en ressentis un vif écœurement.
Je jetai mes classeurs où j’avais gardé tous mes travaux, mes chroniques, mes nouvelles parues dans des magazines ou des reportages. Je ne gardai que mes propres ouvrages. Mais malgré mon rejet soudain et violent de l’écriture, je ne parvins pas à me séparer de mes livres. Je cessai toutefois d’en acheter. J’avais calculé que j’en avais assez de non lus pour tenir jusqu’à la fin de mes jours. Et puis il était devenu impossible de suivre : la production s’était emballée pour maintenir les chiffres d’affaires des éditeurs et ainsi pallier la baisse du lectorat.
Avec quinze ans d’avance sur le marasme actuel que connaissent des amis écrivains, j’annonçai que j’allais cesser d’écrire, que le monde du livre était fini. Une séance ou deux de dédicaces sans une seule visite de lecteur au gigantesque Salon du livre de Paris, là où on était entouré de milliers de tonnes de livres, avaient achevé de me convaincre, de me signifier mon insignifiance et la vanité de tout ce bazar. Je n’étais qu’une goutte d’eau. Oh non pas que j’avais voulu être Faulkner, mais j’avais voulu seulement vivre de l’écriture ; chose qui ne me fut permise que quelques années à peine. On me regarda bizarrement. J’amorçais une sorte de reconversion dans la dépression. Une sorte de désintoxication de l’écriture.
Je n’avais même pas de lit dans l’appartement que j’occupai après ma rupture avec F. Je dormis durant plusieurs années à même le sol sur un mince matelas de futon, avec une couette pour me garder au chaud. Travaillant désormais dans le service communication d’un ministère, je n’étais plus écrivant, mais je restai entouré de monceaux de livres, de livres des autres. Des critiques favorables à mes propres ouvrages me parvenaient tardivement, des lecteurs enthousiastes m’écrivaient, j’apprenais que j’étais bookcrossé ici ou là : cela ne m’intéressait plus, voire me faisait souffrir tant je m’étais mis à rejeter le passé. Les livres sur mes murs matérialisaient à un point étouffant ce que j’avais été, ou avais voulu être. Désormais, ils ne me représentaient plus, même si à la place je ne ressentais qu’un vide abyssal.
Je ne sais si c’est à cette époque que j’entendis l’histoire de ce bibliophile japonais qui était resté coincé 3 jours sous une de ses bibliothèques effondrée, mais quoiqu’il en fut, un matin allongé sur mon matelas en ouvrant les yeux j’observai avec effroi le plafond, la lampe qui pendouillait et surtout les rayons surchargés qui m’entouraient du sol au plafond, les piles croulantes dans chaque recoin… Une armée de géants m’entourait, prête à m’écraser. Une sorte de panique s’empara de moi, et je décidai illico de m’affranchir de tous ces livres. Les jours suivants je me procurai des cartons que je bourrai d’ouvrages et les empilai dans le couloir de l’étage qui menait à mon appartement jusqu’à le remplir sur une dizaine de mètres. J’étais résolu à stocker cette folie chez mes parents. Je me disais que plus tard si mes enfants n’en voudront pas, je ferai un don à une petite bibliothèque de village, ou vendrai le tout à un bouquiniste. Cette décision de me débarrasser des livres eut un effet bénéfique. En retrouvant la blancheur des murs, en gagnant de l’espace, en ne voyant plus la concrétisation de mon passé honni d’écrivain et d’obsédé des livres, je fus soulagé.
Je passai de plus en plus de temps sur Internet et lisais de moins en moins, je connus une période de l’existence très agitée avec des femmes qui lisaient des choses formidables et m’offraient des livres magnifiques, et d’autres qui lisaient des stupidités, mais cela n’avait plus aucune espèce d’importance, ce problème de qui lit quoi. La vie était ailleurs : hors l’écriture, hors la lecture. On dit d’ailleurs en France que le reste n’est que littérature.
En classant les livres, je m’aperçois que j’ai encore des exemplaires de romans écrits par L.
Ma vie avec L. qui était une ambitieuse romancière et lisait énormément relança quelques années plus tard l’envahissement par les livres : pas seulement sur les murs, mais aussi dans la tête. Durant six ans, nous ne parlâmes que de cela, de ses propres projets de livres surtout, puisque je n’en avais plus moi-même. Je fis alors l’écrivain par procuration. Souvent je lui citais des choses à lire, et plus souvent encore cela finissait par « C’est dommage, ce livre est dans les cartons, chez mes parents. Un jour il faudra que je prenne la voiture pour aller en récupérer ». Je constatai qu’on pouvait rester dix ans sans ouvrir un roman, mais le fait que celui-ci soit éloigné de vous pouvait se révéler être soudain gênant. Je fus de nouveau convaincu qu’il fallait un jour que je rapatrie mes livres : pour mes ateliers d’écriture, pour les cours de stylistique que je donnais, pour aider L. dans ses projets, pour animer des soirées littéraires que nous voulions organiser un jour, pour retrouver des références dans les chroniques que j’écrivais de nouveau pour gagner ma vie.

Nous changeâmes de ville, quittâmes Paris pour Nantes, et trouvâmes un grand appartement. Je fis des cartons de livres ; stock restant de ceux qui n’étaient pas encore allés chez mes parents et qui s’étaient enrichis de ceux de L. A cette époque je ne lisais définitivement plus de littérature, sans doute par méfiance, de peur que le virus de l’écriture ne revint en moi (alors que j’apprenais aux autres à écrire de la fiction, en en chantant les bienfaits). J’étais sorti de ma dépression et je pouvais côtoyer les livres sans souffrir. De plus j’avais lu des ouvrages de narratologie qui avait fait de moi un être obsédé par les structures complexes, à contrainte, par les exercices formels telles les mises en abyme, les combines d’écriture ou enfin qui m’avaient éclairé sur les formes universelles et immuables du récit ressassé en boucle depuis la nuit des temps, désacralisant toute fiction qui désormais me tombait des mains, rendant mes propres romans à mes yeux encore plus inutiles et ceux des autres répétitifs. Mon besoin personnel d’apporter des histoires en avait été définitivement désenchanté, éradiqué. Je ne lisais plus qu’utile ou alors à l’occasion quelques récits à la structure en boucle, complexe, qui explorent des modes narratifs peu usités.

Lorsque nous nous séparâmes deux ans plus tard L. partit avec la majeure partie de ses livres –elle en avait comme cela d’essaimés aux quatre coins de France où résident encore ceux qui ont partagé sa vie- et je restai avec un bon volume des miens que j’avais récupéré lors d’un premier rapatriement effectué entre temps.
Deux ans après la séparation avec L., je me rendis pour Noël chez mes parents. Là, je décidai de rapporter un deuxième lot de livres. J’avais de nouveau envie de les avoir autour de moi, même si ce n’était plus pour servir dans le cadre la « vie littéraire » avec L. Sans doute que ma nouvelle existence avec M., enseignante chercheuse qui ne mettait pas d’enjeux dans la relation, et surtout pas de pression littéraire permanente comme le faisait L., y était pour quelque chose. Sans doute que le départ de L. me rendant à mon identité propre, remotivait le besoin de me reconstituer, et donc de retrouver aussi ma bibliothèque. Sans doute que deux écrivains dans le même appartement du temps de L., même si je ne l’étais alors qu’au titre de mon passé, avaient été un de trop.

Le lendemain de Noël, nous étions au sous-sol chez mes parents devant les piles de cartons posés et j’expliquai à mon père que j’avais de nouveau besoin de mes livres car mon activité d’atelier d’écriture avait repris du poil de la bête depuis ma séparation avec L. Je bourrai la voiture d’au moins deux mètres cube de carton, occultant presque la lunette arrière. Mon père ne comprenait pas pourquoi je voulais les reprendre, se demandait si j’avais de la place dans l’appartement à Nantes, trouvait que cette histoire d’accumulation de livres depuis tant d’années tournait au grain de folie. Il me prévint que la tenue de route de la voiture, au vu du poids des cartons pourrait être moins bonne, et que ce serait peut-être dangereux. Je ne lui dis pas qu’après des années douloureuses à avoir réussi à éradiquer complètement le virus de l’écriture, celui-ci était revenu à l’occasion de la rédaction d’histoires humoristiques uchroniques pour un magazine, et que j’envisageai même de participer à un concours de nouvelles lancé par une université italienne. Bref, que je voulais récupérer mes livres, être entourés d’eux pour mon retour à l’écriture, mais que je les trierai et me débarrasserai des inutiles, des mauvais. Mon ami l’écrivain Jean-Bernard Pouy, qui relit par serment passé avec lui-même tous les 2 ans Sous le volcan de Lowry ne m’avait-il pas affirmé que seuls dix livres méritent d’être gardés, dès lors qu’on a trouvé lesquels ? J’assurai à mon père que je conduirai prudemment à cause de la pluie et du possible manque de stabilité du véhicule.

En sortant de la voie de garage de chez mes parents le bas de caisse de la voiture frotta sur un débord. Mon père avait eu raison : la voiture accusait le poids des livres. Il me renouvela son injonction à rouler sans prendre de risques. J’avais six cent kilomètres à faire sous une pluie diluvienne, avec mes essuie-glaces usés et inefficaces. J’enclenchai doucement la première vitesse en me demandant quand je reviendrai chercher le reste de mes livres.
Malgré la pénibilité du trajet à cause des conditions météorologiques, je me sentais le cœur léger et j’avais hâte, une fois que j’aurai remonté tous ces lourds cartons dans l’appartement de les ouvrir pour retrouver les ouvrages. Qu’allais-je y trouver ? Des livres sans doute oubliés, d’autres lus avec bonheur, de mauvais livres assurément, de bons, d’autres à lire… Sans doute des souvenirs, liés à des femmes, des amis, des moments de vie. Je repensais en scrutant à travers les trombes d’eau la route glissante à Cent ans de solitude de Garcia Marquès ou à Harlem Quartet de James Baldwin que j’avais lu des décennies auparavant sur une plage d’Etretat —et ces deux ouvrages, quoique il n’aient aucun rapport entre eux avaient constitué une sorte de révélation pour moi en terme d’imaginaire et d’écriture. Ils m’avaient ouvert l’esprit et la plume plus que tout autres ouvrages. Pourquoi eux ? Pourquoi à cet instant ? Mystère. Sur l’autoradio une émission littéraire débuta et il fut question d’un nouveau romancier américain qu’il ne fallait absolument pas louper, incontournable, que l’on se devait d’acquérir sans tarder et j’estimai alors que je suivrai ce conseil malgré tous ces livres non lus que je transportais dans tous les lieux de mon existence et à cet instant même dans mon automobile.
Mais qui était ce romancier américain dont parlait l’émission à la radio ? Je ne sais plus, car c’est à cet instant qu’un camion qui me doublait dans un nuage d’eau vaporisée et aveuglante s’est brusquement rabattu devant moi. C’est pourquoi j’ai donné ce brusque coup de volant vers la droite qui m’a expédié dans le pré.
Lorsque j’eus fini de ranger tous les livres rapportés de chez mes parents, il restait sur la table du salon cet ouvrage collectif édité par l’Université de Naples. Je me suis rendu à mon bureau et j’ai fouillé dans mon ordinateur et j’ai fini par retrouver la version originale du texte, celle en français que j’avais dû leur adresser. Je l’ai dévorée rapidement, mais avec stupéfaction. C’était très étrange, vraiment : j’y parlais dès les premières lignes de l’accident… or le récit d’après la date du fichier avait semble-t-il été écrit avant que je parte pour Noël chez mes parents. Enfin, je ne pouvais pas l’avoir écrit après l’accident, puisque je venais seulement de rentrer de l’hôpital, de décharger les cartons de la voiture, et de retrouver le recueil.

En vérité, je n’avais aucun souvenir d’avoir même rédigé ce texte. Pourtant, le livre se trouvait bien dans le carton rapporté de chez mes parents en revenant de Noël et le fichier était bien présent dans l’ordinateur, daté du 20 décembre. Plus curieusement encore, à la fin du fichier, j’y raconte même que je me rends à mon bureau après avoir trouvé le recueil de Naples, et que je cherche la version originale du texte dans mon ordinateur.
A l’hôpital ils m’ont dit que j’avais eu de la chance car un carton aurait littéralement pu me rompre la nuque en glissant des piles sur la banquette arrière vers le pare-brise lors des tonneaux effectués par la voiture. Que c’est ce même carton qui a heureusement et sans doute amorti ma tête contre le plafond du véhicule avant que je ne sois éjecté avec le chargement. Le médecin a même plaisanté en me disant que c’est paraît-il à un carton de littérature italienne que je m’en suis sorti vivant.

« Tu vois, tu devrais te remettre à écrire ; toi qui doute qu’il faille publier des livres de plus. Ca peut sauver la vie » m’a dit M. en plaisantant lors d’une visite dans ma chambre d’hôpital. Et elle a ajouté, en me tendant un livre en italien inséré dans une enveloppe frappée aux armoiries de l’Université de Naples : «Tiens tu as reçu ça ».
J’ai répondu à M. que justement, c’est drôle cette coïncidence, car j’envisage justement de proposer un texte aux gens de cette université. Ils organisent une sorte de concours pour écrivains français ou francophones. J’écrirai ma nouvelle après les fêtes, en revenant de chez mes parents. Avec un peu de chance, je serai dans leur recueil. En effet, j’ai une formidable idée de récit qui m’est venue en déballant les cartons de livres, et si je gagne leur concours, je recevrai au moins un exemplaire. Certes, encore un livre ! Un livre de plus… même si j’ai bien conscience qu’il y a déjà trop de livres chez moi ; qu’il faudrait que je fasse des cartons ; que j’aille stocker tout cela chez mes parents. Les murs de l’appartement en sont couverts. C’est étouffant. Certes, cela devient délirant, je dois l’avouer, tous ces livres accumulés que je ne cesse au fil de l’existence de transporter, d’emballer, déballer, trier, classer, je ne sais combien de fois. C’est pour le moins répétitif ; à chaque fois j’ai l’impression de revoir ma vie en boucle. De plus, c’est peut-être vain et inutile lorsqu’on y songe. D’ailleurs, en triant des cartons de livres que j’avais rapporté de chez mes parents Noël dernier, j’ai eu une sorte de vision un peu, comment dire, symbolique, à ce propos, et d’ailleurs j’ai même retrouvé un fichier dans lequel je la raconte : je me suis imaginé lors d’un accident être éjecté de ma voiture bourrée de cartons de livres. Assommé par mes foutus bouquins. Le crâne enfoncé. Je me suis vu les bras en croix dans un pré, parmi des ouvrages éparpillés, parmi des pages déchiquetées par la pluie violente ou, telles de minuscules créatures fantomatiques, fuyant, chassées par les bourrasques vers l’horizon flou, froid, brumeux.

J’ai réussi à faire tenir deux mètres cube environ de livres encartonnés dans ma voiture qui s’est quelque peu affaissée sous la charge, et je suis rentré chez moi, à Nantes. Six cent kilomètres avec les suspensions qui souffraient et une tenue de route incertaine. Mon père m’avait demandé avant le départ : ‘Tu veux vraiment récupérer tous ces livres ? Tu as la place pour garder cela ? ». Il a ajouté : «  Toi et tes foutus bouquins. Cette obsession de les récupérer même si ça doit t’encombrer. C’est un truc de fou ». J’ai haussé les épaules. Je lui ai expliqué pourquoi il me fallait de toute façon les reprendre. Je me sers d’extraits de romans pour mes séances d’ateliers d’écriture, et j’ai déjà épuisé les ressources intéressantes qui se trouvent dans ceux de mon appartement. Il a soupiré.
J’en ai déjà rapatrié environ six mètres cube ces dernières années, en trois fois. Il en reste actuellement environ deux-trois mètres cube. Je ne sais même plus ce qu’il y a dedans. Cela fait six ans maintenant qu’ils sont empilés en cartons sur des palettes afin qu’ils ne prennent l’humidité dans le sous sol du pavillon de mes parents. Il y a très longtemps, j’avais imaginé qu’en cas de revers de fortune je pourrais toujours monter une bouquinerie. J’ai de quoi alimenter un fonds honnête. Mais ce projet en une vingtaine années est devenu intenable : les livres se vendent désormais au poids, et même de cette façon les gens n’en achètent guère.

Durant tout le retour, sur l’autoroute puis la route nationale battues par la pluie, l’eau vaporisée par les camions, j’ai crains l’accident. La voiture tenait vraiment moins bien la route, et mes pneus n’étaient sans doute pas assez gonflés. Tout en écoutant une émission littéraire à la radio qui m’incitait à lire davantage, à acquérir d’autres livres, je me suis à un moment vu dans un long flash, les bras en croix dans un pré, auprès de ma voiture cabossée, éventrée, retournée, portières ouvertes. Aux alentours, à la suite des tonneaux effectués, les cartons avaient été expulsés du coffre, de la banquette arrière et avaient explosé sous leur chute. Des jets de livres avaient colorisé la prairie de leurs couvertures chamarrées. Des pages arrachées volaient autour de mon corps évanoui avant de se muer sous l’effet de la pluie en une pâte gluante. J’avais été assommé par un carton et les rebonds de la voiture durant l’accident avant d’être projeté par la portière. Je voyais clairement la scène, avec cette acuité de détails dans l’imaginaire qui a pu faire de moi un honnête romancier : ma tête reposait sur un ouvrage dont le titre semblait curieusement être en italien. Le sang délavé par la pluie, coulant de ma chevelure maculée en imprégnait les pages. Des véhicules s’étaient arrêtés en catastrophe sur le bord de la route et des hommes sautaient le fossé pour venir me secourir. Vu d’en haut, la scène était étrange : je n’entendais aucun son. Il y avait ce vert sombre de la prairie, la tache de ma voiture retournée, le rouge de mon pull, les couvertures colorées, les pages blanches éparses. Cela devenait comme un rêve brumeux.

Un camion se rabattit brusquement devant moi dans un nuage de gouttelettes, et je sursautai, cramponné au volant. De crainte que la somnolence ne me gagne, je pris un café dans la première station-service, puis repris ma route.

Après mon trajet interminable en proie à des conditions météorologiques infernales, J’ai garé la voiture le plus près possible de la sortie pour piéton du parking situé au sous-sol de mon immeuble, et j’ai commencé à décharger les cartons, puis à déplacer les piles d’étapes en étapes dans l’escalier, jusqu’à l’ascenseur. Je commence à être âgé, je ne fais pas de sport, aussi je suis moins vigoureux que lors des précédentes et nombreuses fois où j’ai dû déménager la masse de livres qui me suit depuis toujours et ne cesse de s’accroître. Parvenu au 9e étage, je les ai accumulé sur le palier de mon appartement. Alors ensuite, un par un, j’ai entré les cartons dans le salon, les ai vidé et ai trié leur contenu. Je m’arrêtai de temps à autre pour boire un café ou fumer une cigarette en regardant les piles monstrueuses qui augmentaient à chaque carton vidé, examinant les murs et places encore disponibles dans l’appartement, jaugeant la robustesse des étagères déjà surchargées. Derrière la baie vitrée, la pluie ne cessait de déferler, et dans le rideau de brume, au loin sur les immeubles, je gardai cette image rémanente de ma voiture, sur le toit, avec les roues qui tournaient encore, et tous ces livres qui se transformaient en bouillie détrempée sur l’herbe sombre. Je songeais également que 90% de ces livres ne méritent pas d’être gardés. Qu’il faudra bien un jour que je me débarrasse d’une bonne partie d’entre eux.

Durant le déballage, l’impression fut étrange. Je retrouvais des livres intouchés depuis des années avec le sentiment de les avoir consulté la veille. Certains m’ont rappelé des moments particuliers de mon existence, des femmes, des amis, des lieux. Je retrouvai des livres oubliés. Je découvrais avec surprise que je possédais celui-ci, celui-là. Je ressenti de la joie à savoir dans mon entourage un ouvrage particulièrement apprécié. Je m’apercevais que j’en avais rachetés, oubliant qu’ils avaient été entreposés chez mes parents. D’autres romans ne me disaient rien du tout, d’autres encore avaient été effacés de ma mémoire, alors qu’on avait parlé d’eux à l’époque de leur parution comme de probables chef d’œuvre intemporels en devenir… Un bon tiers des ouvrages que je venais de ramener n’avait jamais été lu. Je tombai aussi avec surprise sur un livre qui m’avait marqué adolescent et qui avait été adaptée au cinéma par Claude Sautet : Les choses de la vie, de Paul Guimard, qui fut d’ailleurs nantais comme je le suis actuellement. La coïncidence me fit sourire car il me renvoya à ma vision sur l’autoroute : ce roman magnifique raconte tout ce qu’on voit défiler de sa vie en quelques secondes, lors d’un accident. Je me souviens nettement des images de Claude Sautet : la voiture qui fait des tonneaux au ralenti. Michel Piccoli, l’acteur, pris à l’intérieur de son véhicule qui tourne sur lui-même, des papiers et des objets qui l’entourent comme en lévitation ; Piccoli qui voit alors sa vie passer devant ses yeux.

Souvent, j’ai été troublé ainsi, par les coïncidences, ces hasards troublants, les moments où la fiction et la réalité s’entremêlent. Je plaçai Les Choses de la vie bien en vue sur une étagère en me promettant de le relire et de réfléchir s’il ne m’avait pas influencé bien plus que je ne pourrais me douter.

Parvenu au milieu des deux mètres cube de cette sorte de plongée partielle dans mon passé, alors que le salon, le canapé, la table dans le jour déclinant étaient désormais envahis de piles instables, j’ai enfin ouvert le dernier carton. Voici plusieurs heures que je triais, plaçais, déplaçais ces livres comme tant d’autres fois dans ma vie. J’avais déjà vécu exactement ces semblables moments déjà de si nombreuses de fois, avec les mêmes livres et la même interrogation : comment les classer ? Je réalisai que c’était sans doute que la plupart de ces livres représentaient ce que j’avais de mieux côté choses matérielles, et pourtant ils ne valaient plus rien, et peut-être, paradoxalement même plus pour moi.

Le dernier carton contenait une ultime surprise : tout un stock de livres en langue étrangère (des ouvrages en chinois de remarquable facture, offerts par des auteurs de Pékin, de Hainan, du Shandong mais dont j’ignorais la teneur), des exemplaires d’une revue littéraire hongkongaise dans laquelle quelques unes de mes interventions à un colloque avaient été traduites, certains de mes romans traduits en chinois encore, et puis tout un lot de recueils de nouvelles hollandais et italiens, des collectifs français dont j’avais oublié l’existence et le fait même que j’y ai participé ; chose courante chez moi. Il m’arrive en effet de tomber sur des articles qui pourtant avaient dû représenter beaucoup d’investissement en écriture de l’époque où je fus journaliste, ou encore des nouvelles dans des revues défraichies, ou encore des fichiers sur mon ordinateur que je lis sans en avoir le moindre souvenir, réalisant après coup et avec stupéfaction que j’en suis certainement l’auteur.

Soudain au fond du carton, j’empoignai le dernier livre. C’était encore un exemplaire d’auteur d’un recueil collectif intitulé Napoli racconta. Celui-ci était édité en italien par l’Université de Naples. Ne me souvenant pas de lui, je le feuilletai avec curiosité et y découvris avec étonnement, ce qui était semble-t-il une de mes contributions intitulée Dei libri e me. Pour ce que je parvenais à en comprendre dans les premières lignes, par intuition car ne lisant pas l’italien et en convoquant mes improbables restes de latin, j’avais écrit que je venais de bourrer ma voiture de cartons de livres, avant de rentrer chez moi en voiture, sous la pluie. Je me demandais bien quelles idées j’avais pu développer dans ce texte. Il semblait au début y être aussi question de mon père. Hélas, une fois de plus, je n’avais strictement aucun souvenir d’avoir rédigé ce texte.

Je le posai sur la table sans plus y penser, et commençai à répartir mes piles sur les étagères. Je me fis la réflexion que cette obsession des livres, et de leur rangement, m’aura tout de même pris bien des heures dans l’existence.

Je suis fils d’ouvrier qui ne lisent pas. Mes parents savent à peine ce que j’ai fait, ou je fais dans la vie. Je crois qu’ils n’ont jamais lu mes ouvrages –d’ailleurs j’ai cessé de leur donner des exemplaires ou de leur en parler ; il y a toujours comme une gêne sur ce sujet –de ma part, comme de la leur.

Lorsque j’étais enfant je lisais sans discontinuer. J’en ai même fait un épisode de surmenage vers mes treize ans après m’être enfilé sans discontinuer les trois tomes en poche des Misérables de Victor Hugo, puis sa Légende des Siècles. Le médecin m’a alors interdit de lire durant trois semaines. Ce fut un cauchemar épouvantable car l’incommensurable ennui me gagna durant toute la période de sevrage. A cet âge, je me coltinais des kilomètres à vélo pour aller au bibliobus, à la bibliothèque. Je buvais les conseils du bibliothécaire. Je repartais avec des sacs pleins. C’est à la période à laquelle je commençais à écrire des nouvelles en cachette dans un cahier au lieu de faire mes devoirs. Des auteurs m’avaient agacé car je me sentais prétentieusement capable de faire au moins aussi bien qu’eux. Plus tard, j’entrepris dans la bibliothèque municipale de la ville de mes grands-parents où je vécu quelque temps de lire les auteurs par ordre alphabétique. Je repérai une armoire où étaient entreposés en vrac des livres de poche vieillots et non référencés par l’établissement —sans doute des donations faite à la bibliothèque— et je les volais tous petit à petit durant plusieurs semaines en remplissant mon cartable à chacune de mes visites. Quarante ans après, je les ai toujours. C’est je crois que c’est à cette époque que j’ai commencé à vraiment accumuler des livres.

Une brouille avec mon père m’ayant interdit l’accès aux études, et je dus aller travailler en usine après mon baccalauréat. J’étouffai ma rancœur dans la lecture compulsive, l’accumulation de livres et l’écriture de nouvelles. Je jaugeai tôt les gens à ce qu’ils lisaient, et si j’allais chez qui que ce soit, je ne repartais pas sans avoir exploré la bibliothèque. Dans mon premier appartement de célibataire, je n’avais qu’une envie : combler tous les murs, faire des piles dans tous les coins, en ayant bien sûr tout lu. Cette carapace de livres était devenue ma protection ; c’était une armure pour vaincre mes démons. C’était une partie de moi ; voire c’était mon identité douloureuse. Celle de la honte que j’éprouvais d’être de ma classe sociale et d’être, si je ne réagissais pas, d’être contraint d’y rester à jamais. Ces livres étaient mon bouclier contre les soupçons d’inculture qu’on aurait pu me porter puisque je n’avais pas fait d’études et me retrouvai en usine. Ces livres matérialisaient ma désormais ambition d’autodidacte contraint. Cette masse de livres était la représentation de ce que j’étais ou plutôt pensais être. En regardant les étagères, on pouvait deviner que j’étais autre chose qu’un pauvre type sans études, aux origines prolétaires. Ma bibliothèque c’est moi, aurais-je pu clamer en paraphrasant Flaubert.

Lorsque mon hobby consista à participer dix ans plus tard de façon frénétique à des concours de nouvelles, mon symptôme s’est aggravé. Je gagnais des lots de livres. J’achetais des livres par dizaines d’un coup, et les lisais à la suite. J’eus une période où j’avais lu tout ce dont on parlait, et en sus, me mettais autant que possible à jour de ce qu’il me fallait absolument connaître d’antérieur ou de classique. Je me souviens alors que j’avais près de vingt cinq avoir vu une petite annonce pour un emploi en Australie. L’idée de fuir la France me séduisait, mais j’abandonnai aussitôt l’idée parce qu’il aurait fallu m’éloigner de mes livres ou alors que le coût d’un container était inenvisageable, —et puis se seraient-ils conservés sous ces climats ? Leur valeur justifiait-elle la dépense énorme du transport ? Jusqu’à 30 ans il m’était alors inimaginable de vivre sans mes livres. Je me souviens d’un collègue de bureau qui m’offrit Les bébés de la consigne automatique  de Murakami, tout simplement car il ne gardait jamais un livre après l’avoir lu, et parce qu’il estimait toujours pouvoir le retrouver. J’en fus stupéfait.

A chacun des livres que je reclasse, que je déplace, les souvenirs affluent. Il me semble face aux bibliothèques de mon appartement nantais être pris dans un tourbillon, chamboulé au milieu d’eux. Certains me percutent, me heurtent, d’autres me frôlent, d’autres encore restent collés à moi, d’autres encore s’éloignent, s’enfuient. C’est un maelstrom.

R., ma première compagne qui fut la mère de mes enfants, était institutrice de maternelle, mais ne lisait, du moins à l’époque, jamais, ou seulement très peu. Elle s’endormait systématiquement sur les premières pages des romans que je me suis mis à publier. Elle m’avait offert ma première machine à écrire électrique afin de m’encourager, mais je pense qu’elle n’a pourtant jamais lus ceux que j’ai publié durant notre vie commune. Durant nos 13 ans d’existence partagée, je continuai de lire et d’accumuler les livres en faisant des razzias dans des librairies, des supermarchés culturels. Aux livres qui existaient, je voulais ajouter ceux que j’aurais écrits. Il me venait dix idées par jour. Je ne pensai qu’à cela. A Barcelone, à Hong Kong, je connus le bonheur immense de découvrir dans les librairies françaises un exemplaire ou deux de mes romans. Indéniablement, les livres étaient ma vie. Je passais un temps fou à les classer, les reclasser. J’admirai mes rayonnages comme un paysage apaisant. Je savais toujours où était tel ou tel livre et le retrouvai instantanément.

Lorsque j’ai quitté R. —mes enfants étaient très jeunes— elle voulut subitement garder certains romans, une centaine environ, à mon grand dam. Ce fut mon premier déménagement composé au 4/5e de livres. Je quittai la maison avec huit bibliothèques bourrées à craquer que je dus placer dans un minuscule appartement. Je disposai les bibliothèques de façon astucieuse, comme des cloisons composant un petit labyrinthe afin d’optimiser l’espace, d’autant qu’une des deux pièces était réservée aux lits de mes enfants que je gardais une semaine sur deux. Les livres occupaient dans cet appartement presque davantage d’espace que ses occupants. Je commandai à un ami libraire les livres qui me manquaient à la suite du partage de la séparation. Il n’était pas question d’être éloigné d’un seul roman. Il me les livra avec perplexité. Je ne possédais quasiment pas de meubles, était donc financièrement lessivé et dans une situation précaire, mais venait de lui acheter pour une forte somme une centaine de livres déjà lus.

J’ai travaillé comme journaliste quelques années dans un magazine culturel, puis dans un grand quotidien, et d’autres revues aussi comme chroniqueur pigiste. Les livres reçus en services de presse qui avaient été écartés étaient empilés à l’accueil, afin que chacun se serve. Chaque jour, je repartais avec une dizaine de romans. S’il y en avait de mauvais, je restais toutefois incapable de m’en séparer.

Il m’est pourtant arrivé de laisser des livres derrière moi. De ne pas réussir à conserver l’intégrité de ma bibliothèque. Ainsi, chez F., ma seconde compagne. Une armoire de livres m’appartenant doit encore se trouver chez elle. Je ne m’en suis souvenu que des années plus tard, sans parvenir à me rappeler quels livres cela concerne.

F. avait beaucoup lu dans le cadre de ses études, mais directrice d’un théâtre dans le Sud-Ouest de la France, elle ne trouvait plus le temps de lire à cause de ses soirées et week end en permanence sur occupés. Elle continuait néanmoins d’en acheter. A cette période, vivant soit chez elle à 800 km de mon deux pièces, soit avec mes bambins, en bon écrivain fauché en quête perpétuelle de travail et d’argent et en père célibataire débordé, à constituer des piles de livres que j’achetai sans même avoir le temps de les lire. J’en accumulai chez elle, chez moi. Au terme de quatre ans nous vînmes habiter à Paris. Là encore de mon côté les 4/5e du camion de déménagement était composés de livres et de bibliothèques. J’en laissai dans sa maison en province, qui devint sa maison de campagne.

Notre appartement parisien était assez grand. Un couloir immense me permit d’y aligner toutes mes bibliothèques. Les livres atteignant un nombre immense, j’entrepris de coller des pastilles sur la tranche de ceux que je n’avais pas lus. A cette époque j’étais devenu critique de science-fiction, et cela pris des proportions folles : je recevais une vingtaine de livres par semaine, phénomène qui s’aggrava avec le temps, et ce, durant plusieurs années. Il y avait de tout : des chef d’œuvres comme des histoires ineptes de dragons et de fées, mais par conscience professionnelle je continuai d’entretenir mon fonds. Une vieille femme habitait au dernier étage de l’immeuble juste au-dessus de chez nous. Elle faisait « standart » pour son mari artisan plombier très sollicité, et passait ses journées, je l’appris par hasard, à côté du téléphone à lire de la science fiction, genre qui la passionnait et en lequel elle avait une grande connaissance. Chaque matin je lui déposai des éditions originales luxueuses devant sa porte –je ne gardais que la version poche lorsqu’elles étaient rééditées, car le manque de place commençait à se faire sentir cruellement d’autant que je continuai d’acheter des livres, d’en gagner et comme désormais je vivais de l’écriture et fréquentais de nombreux écrivains, je recevais amicalement leur production. Les livres constituaient de plus en plus un problème, et pourtant j’étais toujours aussi fier d’insérer ceux qui portaient mon nom —même s’ils se perdaient, si peu nombreux, dans les rayonnages, et même si j’estimai que ma contribution à la littérature était piètre en importance, sinon qualitativement très relative.

Lorsque F. et moi préférâmes vivre chacun dans un appartement différent afin d’essayer de sauver notre couple, je recommençai le cirque des cartons de livres, emballage, transport, déballage, classement et optimisation de l’espace. J’avais atterri à nouveau dans un deux pièces, dont chaque mur fut aussitôt couvert par une bibliothèque. Ce fut une période ma vie agitée : j’étais en proie à une longue et forte une dépression. La rupture avec F. qui n’avait pas tardé malgré nos tentatives d’arrangements, m’avait fortement atteint, et parallèlement mon petit commerce de scénariste, d’auteur, de chroniqueur déclinait avec l’arrivée d’Internet, des blogs et du changement des pratiques culturelles. Les avances consenties par les éditeurs commençaient à baisser, à l’instar des ventes moyennes. Le monde de l’édition commençait ce virage qu’il n’a pas encore terminé et je me rendais bien compte que le livre était quelque chose qui ne durerait pas. Que j’avais eu sans doute raison de quitter le journalisme, mais je ne vivrai pas pour autant de l’écriture toute ma vie. Cela faisait moins d’une décennie, et si j’avais sans doute profité des dernières belles années du marché, le déclin s’annonçait. Une seconde rentrée littéraire chaque année, en janvier, apparu avec cinq cent livres en moyenne, après celle de septembre, qui en comptait autant. La machine folle était en marche. Les auteurs commencèrent à être maltraités. J’en ressentis un vif écœurement.

Je jetai mes classeurs où j’avais gardé tous mes travaux, mes chroniques, mes nouvelles parues dans des magazines ou des reportages. Je ne gardai que mes propres ouvrages. Mais malgré mon rejet soudain et violent de l’écriture, je ne parvins pas à me séparer de mes livres. Je cessai toutefois d’en acheter. J’avais calculé que j’en avais assez de non lus pour tenir jusqu’à la fin de mes jours. Et puis il était devenu impossible de suivre : la production s’était emballée pour maintenir les chiffres d’affaires des éditeurs et ainsi pallier la baisse du lectorat.

Avec quinze ans d’avance sur le marasme actuel que connaissent des amis écrivains, j’annonçai que j’allais cesser d’écrire, que le monde du livre était fini. Une séance ou deux de dédicaces sans une seule visite de lecteur au gigantesque Salon du livre de Paris, là où on était entouré de milliers de tonnes de livres, avaient achevé de me convaincre, de me signifier mon insignifiance et la vanité de tout ce bazar. Je n’étais qu’une goutte d’eau. Oh non pas que j’avais voulu être Faulkner, mais j’avais voulu seulement vivre de l’écriture ; chose qui ne me fut permise que quelques années à peine. On me regarda bizarrement. J’amorçais une sorte de reconversion dans la dépression. Une sorte de désintoxication de l’écriture.

Je n’avais même pas de lit dans l’appartement que j’occupai après ma rupture avec F. Je dormis durant plusieurs années à même le sol sur un mince matelas de futon, avec une couette pour me garder au chaud. Travaillant désormais dans le service communication d’un ministère, je n’étais plus écrivant, mais je restai entouré de monceaux de livres, de livres des autres. Des critiques favorables à mes propres ouvrages me parvenaient tardivement, des lecteurs enthousiastes m’écrivaient, j’apprenais que j’étais bookcrossé ici ou là : cela ne m’intéressait plus, voire me faisait souffrir tant je m’étais mis à rejeter le passé. Les livres sur mes murs matérialisaient à un point étouffant ce que j’avais été, ou avais voulu être. Désormais, ils ne me représentaient plus, même si à la place je ne ressentais qu’un vide abyssal.

Je ne sais si c’est à cette époque que j’entendis l’histoire de ce bibliophile japonais qui était resté coincé 3 jours sous une de ses bibliothèques effondrée, mais quoiqu’il en fut, un matin allongé sur mon matelas en ouvrant les yeux j’observai avec effroi le plafond, la lampe qui pendouillait et surtout les rayons surchargés qui m’entouraient du sol au plafond, les piles croulantes dans chaque recoin… Une armée de géants m’entourait, prête à m’écraser. Une sorte de panique s’empara de moi, et je décidai illico de m’affranchir de tous ces livres. Les jours suivants je me procurai des cartons que je bourrai d’ouvrages et les empilai dans le couloir de l’étage qui menait à mon appartement jusqu’à le remplir sur une dizaine de mètres. J’étais résolu à stocker cette folie chez mes parents. Je me disais que plus tard si mes enfants n’en voudront pas, je ferai un don à une petite bibliothèque de village, ou vendrai le tout à un bouquiniste. Cette décision de me débarrasser des livres eut un effet bénéfique. En retrouvant la blancheur des murs, en gagnant de l’espace, en ne voyant plus la concrétisation de mon passé honni d’écrivain et d’obsédé des livres, je fus soulagé.

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p style= »text-align: justify; »>Je passai de plus en plus de temps sur Internet et lisais de moins en moins, je connus une période de l’existence très agitée avec des femmes qui lisaient des choses formidables et m’offraient des livres magnifiques, et d’autres qui lisaient des stupidités, mais cela n’avait plus aucune espèce d’importance, ce problème de qui lit quoi. La vie était ailleurs : hors l’écriture, hors la lecture. On dit d’ailleurs en France que le reste n’est que littérature.

En classant les livres, je m’aperçois que je possède encore des exemplaires de romans écrits par L.

Ma vie avec L. qui était une ambitieuse romancière et lisait énormément relança quelques années plus tard l’envahissement par les livres : pas seulement sur les murs, mais aussi dans la tête. Durant six ans, nous ne parlâmes que de cela, de ses propres projets de livres surtout, puisque je n’en avais plus moi-même. Je fis alors l’écrivain par procuration. Souvent je lui citais des choses à lire, et plus souvent encore cela finissait par « C’est dommage, ce livre est dans les cartons, chez mes parents. Un jour il faudra que je prenne la voiture pour aller en récupérer ». Je constatai qu’on pouvait rester dix ans sans ouvrir un roman, mais le fait que celui-ci soit éloigné de vous pouvait se révéler être soudain gênant. Je fus de nouveau convaincu qu’il fallait un jour que je rapatrie mes livres : pour mes ateliers d’écriture, pour les cours de stylistique que je donnais, pour aider L. dans ses projets, pour animer des soirées littéraires que nous voulions organiser un jour, pour retrouver des références dans les chroniques que j’écrivais de nouveau pour gagner ma vie.

Nous changeâmes de ville, quittâmes Paris pour Nantes, et trouvâmes un grand appartement. Je fis des cartons de livres ; stock restant de ceux qui n’étaient pas encore allés chez mes parents et qui s’étaient enrichis de ceux de L. A cette époque je ne lisais définitivement plus de littérature, sans doute par méfiance, de peur que le virus de l’écriture ne revint en moi (alors que j’apprenais aux autres à écrire de la fiction, en en chantant les bienfaits). J’étais sorti de ma dépression et je pouvais côtoyer les livres sans souffrir. De plus j’avais lu des ouvrages de narratologie qui avait fait de moi un être obsédé par les structures complexes, à contrainte, par les exercices formels telles les mises en abyme, les combines d’écriture ou enfin qui m’avaient éclairé sur les formes universelles et immuables du récit ressassé en boucle depuis la nuit des temps, désacralisant toute fiction qui désormais me tombait des mains, rendant mes propres romans à mes yeux encore plus inutiles et ceux des autres répétitifs. Mon besoin personnel d’apporter des histoires en avait été définitivement désenchanté, éradiqué. Je ne lisais plus qu’utile ou alors à l’occasion quelques récits à la structure en boucle, complexe, qui explorent des modes narratifs peu usités.

Lorsque nous nous séparâmes deux ans plus tard L. partit avec la majeure partie de ses livres –elle en avait comme cela d’essaimés aux quatre coins de France où résident encore ceux qui ont partagé sa vie- et je restai avec un bon volume des miens que j’avais récupéré lors d’un premier rapatriement effectué entre temps.

Deux ans après la séparation avec L., je me rendis pour Noël chez mes parents. Là, je décidai de rapporter un deuxième lot de livres. J’avais de nouveau envie de les avoir autour de moi, même si ce n’était plus pour servir dans le cadre la « vie littéraire » avec L. Sans doute que ma nouvelle existence avec M., enseignante chercheuse qui ne mettait pas d’enjeux dans la relation, et surtout pas de pression littéraire permanente comme le faisait L., y était pour quelque chose. Sans doute que le départ de L. me rendant à mon identité propre, remotivait le besoin de me reconstituer, et donc de retrouver aussi ma bibliothèque. Sans doute que deux écrivains dans le même appartement du temps de L., même si je ne l’étais alors qu’au titre de mon passé, avaient été un de trop.

Le lendemain de Noël, nous étions au sous-sol chez mes parents devant les piles de cartons posés et j’expliquai à mon père que j’avais de nouveau besoin de mes livres car mon activité d’atelier d’écriture avait repris du poil de la bête depuis ma séparation avec L. Je bourrai la voiture d’au moins deux mètres cube de carton, occultant presque la lunette arrière. Mon père ne comprenait pas pourquoi je voulais les reprendre, se demandait si j’avais de la place dans l’appartement à Nantes, trouvait que cette histoire d’accumulation de livres depuis tant d’années tournait au grain de folie. Il me prévint que la tenue de route de la voiture, au vu du poids des cartons pourrait être moins bonne, et que ce serait peut-être dangereux. Je ne lui dis pas qu’après des années douloureuses à avoir réussi à éradiquer complètement le virus de l’écriture, celui-ci était revenu à l’occasion de la rédaction d’histoires humoristiques uchroniques pour un magazine, et que j’envisageai même de participer à un concours de nouvelles lancé par une université italienne. Bref, que je voulais récupérer mes livres, être entourés d’eux pour mon retour à l’écriture, mais que je les trierai et me débarrasserai des inutiles, des mauvais. Mon ami l’écrivain Jean-Bernard Pouy, qui relit par serment passé avec lui-même tous les 2 ans Sous le volcan de Lowry ne m’avait-il pas affirmé que seuls dix livres méritent d’être gardés, dès lors qu’on a trouvé lesquels ? J’assurai à mon père que je conduirai prudemment à cause de la pluie et du possible manque de stabilité du véhicule.

En sortant de la voie de garage de chez mes parents le bas de caisse de la voiture frotta sur un débord. Mon père avait eu raison : la voiture accusait le poids des livres. Il me renouvela son injonction à rouler sans prendre de risques. J’avais six cent kilomètres à faire sous une pluie diluvienne, avec mes essuie-glaces usés et inefficaces. J’enclenchai doucement la première vitesse en me demandant quand je reviendrai chercher le reste de mes livres.

Malgré la pénibilité du trajet à cause des conditions météorologiques, je me sentais le cœur léger et j’avais hâte, une fois que j’aurai remonté tous ces lourds cartons dans l’appartement de les ouvrir pour retrouver les ouvrages. Qu’allais-je y trouver ? Des livres sans doute oubliés, d’autres lus avec bonheur, de mauvais livres assurément, de bons, d’autres à lire… Sans doute des souvenirs, liés à des femmes, des amis, des moments de vie. Je repensais en scrutant à travers les trombes d’eau la route glissante à Cent ans de solitude de Garcia Marquès ou à Harlem Quartet de James Baldwin que j’avais lu des décennies auparavant sur une plage d’Etretat —et ces deux ouvrages, quoique il n’aient aucun rapport entre eux avaient constitué une sorte de révélation pour moi en terme d’imaginaire et d’écriture. Ils m’avaient ouvert l’esprit et la plume plus que tout autres ouvrages. Pourquoi eux ? Pourquoi à ce moment là ? Mystère. Sur l’autoradio une émission littéraire débuta et il fut question d’un nouveau romancier américain qu’il ne fallait absolument pas louper, incontournable, que l’on se devait d’acquérir sans tarder et j’estimai alors que je suivrai ce conseil malgré tous ces livres non lus que je transportais dans tous les lieux de mon existence et à cet instant même dans mon automobile.

Mais qui était ce romancier américain dont parlait l’émission à la radio ? Je ne sais plus, car c’est à cet instant qu’un camion qui me doublait dans un nuage d’eau vaporisée et aveuglante s’est brusquement rabattu devant moi. C’est pourquoi j’ai donné ce brusque coup de volant vers la droite qui m’a expédié dans le pré.

Lorsque j’eus fini de ranger tous les livres rapportés de chez mes parents, il restait sur la table du salon cet ouvrage collectif édité par l’Université de Naples. Je me suis rendu à mon bureau et j’ai fouillé dans mon ordinateur et j’ai fini par retrouver la version originale du texte, celle en français que j’avais dû leur adresser. Je l’ai dévorée rapidement, mais avec stupéfaction. C’était très étrange, vraiment : j’y parlais dès les premières lignes de l’accident… or le récit d’après la date du fichier avait semble-t-il été écrit avant que je parte pour Noël chez mes parents. Enfin, je ne pouvais pas l’avoir écrit après l’accident, puisque je venais seulement de rentrer de l’hôpital, de décharger les cartons de la voiture, et de retrouver le recueil.

En vérité, je n’avais aucun souvenir d’avoir même rédigé ce texte. Pourtant, le livre se trouvait bien dans le carton rapporté de chez mes parents en revenant de Noël et le fichier était bien présent dans l’ordinateur, daté du 20 décembre. Plus curieusement encore, à la fin du fichier, j’y raconte même que je me rends à mon bureau après avoir trouvé le recueil de Naples, et que je cherche la version originale du texte dans mon ordinateur.

A l’hôpital ils m’ont dit que j’avais eu de la chance car un carton aurait littéralement pu me rompre la nuque en glissant des piles sur la banquette arrière vers le pare-brise lors des tonneaux effectués par la voiture. Que c’est ce même carton qui a heureusement et sans doute amorti ma tête contre le plafond du véhicule avant que je ne sois éjecté avec le chargement. Le médecin a même plaisanté en me disant que c’est paraît-il à un carton de littérature italienne que je m’en suis sorti vivant.

« Tu vois, tu devrais te remettre à écrire ; toi qui doute qu’il faille publier des livres de plus. Ca peut sauver la vie » m’a dit M. en plaisantant lors d’une visite dans ma chambre d’hôpital. Et elle a ajouté, en me tendant un livre en italien inséré dans une enveloppe frappée aux armoiries de l’Université de Naples : « Tiens tu as reçu ça ».

J’ai répondu à M. que justement, c’est drôle cette coïncidence, car j’envisage justement de proposer un texte aux gens de cette université. Ils organisent une sorte de concours pour écrivains français ou francophones. J’écrirai ma nouvelle après les fêtes, en revenant de chez mes parents. Avec un peu de chance, je serai dans leur recueil. En effet, j’ai une formidable idée de récit qui m’est venue en déballant les cartons de livres, et si je gagne leur concours, je recevrai au moins un exemplaire. Certes, encore un livre ! Un livre de plus… même si j’ai bien conscience qu’il y a déjà trop de livres chez moi ; qu’il faudrait que je fasse des cartons ; que j’aille stocker tout cela chez mes parents. Les murs de l’appartement en sont couverts. C’est étouffant. Certes, cela devient délirant, je dois l’avouer, tous ces livres accumulés que je ne cesse au fil de l’existence de transporter, d’emballer, déballer, trier, classer, je ne sais combien de fois. C’est pour le moins répétitif ; à chaque fois j’ai l’impression de revoir ma vie en boucle. De plus, c’est peut-être vain et inutile lorsqu’on y songe. D’ailleurs, en triant des cartons de livres que j’avais rapporté de chez mes parents Noël dernier, j’ai eu une sorte de vision un peu, comment dire, symbolique, à ce propos, et d’ailleurs j’ai même retrouvé un fichier dans lequel je la raconte : je me suis imaginé lors d’un accident être éjecté de ma voiture bourrée de cartons de livres. Assommé par mes foutus bouquins. Le crâne enfoncé. Je me suis vu les bras en croix dans un pré, parmi des ouvrages éparpillés, parmi des pages déchiquetées par la pluie violente ou, telles de minuscules créatures fantomatiques, fuyant, chassées par les bourrasques vers l’horizon flou, froid, brumeux.