LES GENS
(vous savez comment ils sont)
Un "Les gens" visuel que je viens de retrouver sur mon
ordinateur et que j'avais réalisé à l'époque
au vol, car j'entendais sa conversation, et, la pauvre cadre wonderwoman
était pathétique... :

Un "Les gens" de Gaelle :
École maternelle à Pontoise - vendredi 15 décembre
2006.
Une maman à la maîtresse : “Aurélien à
des problèmes de circulation sanguine, il fait très froid
ce matin et il se peut qu’il ait mal aux mains, vous savez c’est
congénital, il est comme moi ! C’est terrible, cela m’handicape
énormément, par exemple lorsque je vais faire du ski, je ne
peux pas enchaîner 2 pistes à la suite !“
Un "Les gens" de Dominique :
Paris -samedi 24 septembre 2006.
En ce moment, le fils de mon concierge fête son anniversaire. Le temps
étant relativement clément, ses amis et lui jouent dans la
cour de l'immeuble... ça crie, ça gueule, ça rit...
bref ces gosses jouent comme on peut jouer à cet âge-là,
insouciant. Et bien sûr, il faut qu'il y ait un con de voisin qui
vienne se plaindre du bruit. Enervement du concierge, qui tente vainement
de lui expliquer que ce sont des enfants et donc c'est normal.
L'autre le baratine sur le respect des autres, que lui ne fait pas de bruit
quand il fait une fête (vu qu'il n'en fait jamais, c'est en effet
beaucoup plus calme). Le Con menace même d'appeler la police, ce à
quoi lui retorque le concierge qu'il ne loupera pas si par malheur un jour
il y a du bruit chez lui.
Le plus drôle fut la réaction des gamins (entre 5 ans et 11
ans) :
Extraits choisis :
Le voisin : "est-ce-que l'on vous ennuie nous le dimanche ?"
Un môme : "oui, vous en ce moment !!"
Le voisin : "c'est tout le temps ainsi le dimanche !"
Le concierge : "tout le temps !mais vous avez quoi entre les oreilles
?" Un môme : "du vide !"
Le voisin : "ne vous énervez pas ! je vous demande de répondre
positivement !"
Un môme : "et si vous alliez autre part ?"
Le concierge : "Allez les enfants ! On rentre ! certains ne savent
pas ce
que c'est que d'avoir des enfants"
Un môme (bien fort) : "Au revoir Monsieur !"
Un autre môme (tout aussi fort) : "Merci Monsieur !!"
Un "Les gens" de Dominique :
Paris -samedi 16 septembre 2006.
Ce matin, à la Poste, je fais tranquillement la queue et une dame,
maquillée, tirée à quatre épingles, style jeune
cadre dynamique, me pose aimablement cette question : "Excusez-moi
mais pourriez-vous me dire si Châteauroux est à Paris ?"...
J'ai dû avoir l'air d'être très étonnée,
car elle m'a répèté une seconde fois sa question et
d'un geste machinal, je lui pointe du doigt la boîte aux lettres "Régions".
"Oh ! oui évidemment ! Merci".
Un "Les gens" de Anne :
Paris -samedi 9 septembre 2006.
L'autre jour, dans la rue, le feu est au rouge, mais une
voiture est arrêtée sur le passage piétons. Je m'arrête
et je
regarde. À la faveur d'un mouvement des véhicules la précédant,
la
voiture avance, devant moi, conducteur à gros bras tatoué
dépassant
de la portière. Derrière la vitre arrière, je vois
un gamin âgé d'une
demi-douzaine d'années à peine. Il plante ses yeux dans les
miens et
me fait un magnifique doigt d'honneur. Ca dure cinq secondes, ça
y
est, la voiture est passée.
Sur la lunette arrière, un autocollant dit : "Bébé
à bord."
Lieu de l'observation : cantine de la mairie de Paris, place de l'Hôtel
de ville - 13h10, vendredi 10 février 2006.
Description : homme, quarantaine (?). Cheveux et barbe blanche
(collier de barbe de marin breton). Costume bleu foncé (pantalon trop
court), pull bleu foncé, chemise à col pointu bleu clair. Semble
très absorbé, parle tout seul, hausse les sourcils, laisse échapper
des petits mouvements de la main. S'assied en face de moi.
Composition de son plateau : une bouteille d'eau
minérale, une assiette de saucisse type Morteau + purée, une
tranche de bleu de Bresse, un petit pain boule.
Action :
- S'assied en disant à voix haute :
"cette fois c'est la chaise
qui ne va pas."
- 5 min. environ : organisation de son plateau. Aligne les assiettes, verre,
couverts dans l'espace, très lentement.
- 5 min. environ : découpage de son petit pain boule en petits carrés
réguliers de 2cm sur 2. Met la mie à part en l'entassant dans
un angle du plateau.
- 5 min. environ : lecture attentive de son ticket de caisse. mimiques.
- 5 min. environ : farfouille dans son portefeuille, lequel est dans la poche
intérieure de sa veste. Le replace sans ne rien avoir effectué
de particulier.
- 2 min. environ : examen attentif du plateau.
- 3 min. environ : examen attentif de sa saucisse. Dit à voix haute
"bien sûr c'est froid".
- 4 min. environ : se rend au micro-ondes en surveillant attentivement que
je ne touche pas à son plateau.
- 5 min environ : examen de l'emplacement de chaque chose sur le plateau.
- 5 min. environ : examen de sa saucisse. La découpe en rondelles.
Ôte la peau laborieusement. Range les morceaux dans une partie de l'assiette.
Met la peau à part.
Commence à manger en examinant chaque fourchettée avec suspicion.
Fouille dans la purée avant d'en prendre une fourchettée avec
une mimique inquiète, comme s'il craignait d'y trouver quelque chose.
35 minutes plus tard : n'en est qu'à la moitié
de son assiette mais a mangé chacun de ses petits morceaux de pain.
(la suite n'est pas connue, on se lasse...).
Question :
Quel boulot ce type peut-il bien occuper à la mairie de Paris ?
Subsidiaire :
Quand l'État n'emploiera plus ces
borderline, par souci d'économie,
d'efficacité et de rentabilité, que vont-ils devenir ?
Dimanche 12 février 2006 - Lu sur [listamizio] - 20h50
Ce midi nous étions chez des amis et mon chéri, dans la conversation
qui portait sur l'expression
"tailler un short" et ses
usages divers et variés, mon chéri donc, se penche vers notre
hôte et lui dit à mi voix
"entre te faire tailler un
short et tailler une pipe qu'est-ce que tu préfères ?"
(bon hors contexte c'est un peu lourd, mais sur le coup c'était drôle).
Bref, la fille de la maison (9 ans) nous dit
"ça veut dire
quoi tailler un short? " ...... Nous avons tous été
frappés de surdité collective et sommes passés à
un autre sujet.
Les enfants ne sont plus ce qu'ils étaient.
Cath
Samedi 4 février 2006 - Cité des 3 bornes à Paris 11e -
12h15
Bon, alors je reviens de courses et une très vieille dame, genre emmitouflée
dans cinquante manteaux importés des pays de l'Est, au pied de l'immeuble
d'en face m'apostrophe sur le trottoir :
“Est-ce que vous pourriez ouvrir ma porte ?”
Je suis surpris. Nous passons la grille, le portail est entrouvert, puis arrivons
devant le hall dont la porte vitrée s'ouvre avec un digicode.
Elle me tend une petite pastille de plastique bleue.
“C'est pour ouvrir, je ne peux pas.”
C'est une clé magnétique.
“Ça ne marche pas ? Vous n'y arrivez pas ?
- Il y a de l'électricité dedans. Je ne peux pas.”
J'applique la pastille sur le lecteur. La porte s'ouvre. Je suis
un peu lent à percuter. Je dis :
“Ben si, ça marche...
- C'est à cause de l'électricité. Je ne peux pas.
Merci beaucoup.”
Et elle s'engouffre dans le hall, me laissant perplexe. Comme il y a
quelques petites vieilles bizarres et farfelues dans cet immeuble, je ne cherche
pas. Et puis soudain, je réalise : on est samedi, et cet immeuble est
bourré de juifs à manteaux noirs, chapeaux et nattes derrière
les oreilles.
Aujourd'hui j'ai sauvé une petite vieille. Et vous ?
Sur le parvis de l'église St Eustache à Paris. 14h35, le
17 octobre 03.
Pressant le pas, je double sur leur gauche deux vieux messieurs, très
distingués, de haute taille, en blazer bleus marine, petit foulard au
coup, pantalon à pli. Je ne sais pourquoi ils ont l'air d'être
deux très vieux amis qui se promenent en discutant selon une habitude
immuable. Et en effet, leur conversation me saute aux oreilles durant quelques
secondes :
- J'ai l'impression que tu ne prêtes guère de considération
à l'homéopathie, dit l'un, d'un ton très courtois,
presque mondain.
Et l'autre, posément, répond :
- Mais enfin !... Depuis toutes ces années, pourtant, tu devrais savoir
comme je suis hermétique à tout sentiment religieux.
Bourg St Maurice, le jeudi 21 août 03 vers 13h
Je suis assis à la table d'une pizzéria située au début
de la principale rue piétonne de Bourg St maurice. il fait chaud et je
mange ma pizza, seul à une table à l'ombre. Je lève la
tête et soudain, je vois arriver trois cyclistes caricaturaux : vélos
dernier cris qui valent une fortune, combinaisons criardes couvertes de pub.
Ils ont dû se taper le col tout proche, le fameux Cormet de Roselende, sauf
erreur. C'est alors que je remarque le dernier, qui pose pied à
terre près de ses camarades. Sous son casque jaune vif profilé,
il a le visage entièrement bandé de tissus chirurgical. Du sang
a teinté les bandages au niveau des joues et du menton. En fait, il a
les mains, les bras, les coudes bandés. Les genoux sont bandés sous
son short de cycliste et à maints endroits on devine l'emplacement
des plaies car le sang affleure sous les tissus. Visiblement, il s'est
pris une chute énorme, et grave, depuis peu de temps. Et visiblement,
il continue à faire du vélo. J'en reste pantois, car sans exagérer,
c'est une vision de cauchemar. Il doit, en outre, souffrir le martyr.
Mais non, il sourit malgré sa bouche déformée par les bandelettes
qui lui enserrent le visage. Il sourit et semble prêt à continuer.
Bonjour,
J'ai écrit le texte suivant en 2002 et je viens de m'apercevoir
que je faisais du "les gens" sans le savoir !! : )
Je vous le soumets aujourd'hui. Vous pouvez enlever ou changer les dates
si vous pensez que c'est mieux ainsi. En tout cas, bravo pour votre site
que j'ai trouvé complètement au hasard. Et puis au passage,
bonne année, puisque c'est d'actualité.
Quand les "bonnes femmes" se lancent dans une discussion qui tutoie la
transcendance et tout ce genre de choses.
Date : 21/06/2002 (mais ça se produit tous les jours)
Lieu : Un supermarché quelconque et banal.
Protagonistes : une caissière d'une cinquantaine d'années
et une cliente bobo trentenaire.
Sujet : Nicolas
Un membre du collectif KRITIK a entendu :
Caissière: Il est mignon votre petit, comment ki s'appelle ?
cliente: Nicolas
Caissière: Ouh lala, ça doit être un sacré numéro alors ! cliente:
Ah oui ! c'est un cokinou.c'est marrant tout le monde me le dit
que les Nicolas sont spéciaux.
Caissiere: Ah oui ! moi j'en connais des Nicolas, c'est des sacrés
coquins!
Cliente: Quand j'étais enceinte, on me demandait comment j'allais
l'appeler et tout le monde me disait : "ah non, pas Nicolas !"
Caissiere: C'est drôle, hein ? comme quoi les prénoms...
Cliente: Ben oui, mas on l'aime comme ça (le gosse qui n'avait pas
arrêté d'hurler et de faire le con s'amuse maintenant a balancer
les achats de sa mère par dessus le chariot).
Caissière : Moi, j'y crois à l'influence des prénoms
Cliente : c'est sûr, allez, bonne journée. Nico, ARRETES !!
Le degré ZERO de la pertinence était atteint quand la cliente se
tourne vers son mari, un fade idiot de base, et lui dit :
"tu vois, tout le monde me le dit que les Nicolas... bla... bla...."
Conclusion : Ne donnez pas à votre mâle progéniture le prénom
de Nicolas, vous en feriez un sacré COKINOU qui fera chier son monde
au supermarché.
Inkkubbus 23 juin 2002
Inkkubbus@aol.com
A la caisse d'une superette, une femme peine un peu à empaqueter
ses achats. Une fois qu'elle a fini, elle fait remarquer à la caissière
que, d'habitude, les caissières de ce magasin sont plus prévenantes
: elle est handicapée (j'ai pas trop fait gaffe, mais en effet elle
semblait avoir du mal avec une de ses mains) et était accompagnée
de deux enfants, aussi aurait-elle pu l'aider.
Certes, me dis-je, mais n'était-il pas plus simple et plus intelligent
de demander AVANT ? C'est tellement plus facile de se poser en victime.
En plus, un des gamins qui l'accompagnait doit avoir dans les 10 ans,
il aurait pu se sortir les doigts du Q et aider à mettre les achats dans
les sacs en plastique, ça demande pas plus de facultés psychomotrices
qu'une game boy.
Philippe
philippe.heurtel@wanadoo.fr
Dimanche 19 août 2003. TGV Bordeaux-Paris, vers19H00.
Un homme d'une cinquantaine d'années, très bien mis, cheveux
argentés, accompagné d'un jeune homme de vingt ans, visiblement
handicapé mental (il est affligé d'un strabisme convergent,
affiche un rictus et éclate de rire sans raison) remonte la queue, très
longue, qui piétine pour accéder au bar du TGV. Parvenu à ola
hauteur du comptoir, il demande à la personne dont c'est le tour
s'il peut passer devant elle et formule cette demande à l'employée
de la compagnie des wagons-lits.
"Vous comprenez, avec lui... Il ne peut guère attendre. Voilà :
il veut un Coca..."
L'employée lui remet diligemment un Pepsi et il débouche la
canette en s'éloignant, accompagné du jeune homme, pour se
perdre dans la foule qui envahit le bar bondé.
Je le suis des yeux.
L'homme âgé, tranquillement, sirote entièrement la canette
sous les yeux de l'idiot.
La boisson était pour lui.
23 mai 2003
La maman d'un élève de collège à son fils, lors de
la réunion avec le professeur qui lui reproche d'insulter l'une
de ses camarades d'un "fille de pute" à répétition pendant
la classe:
- "Frédéric, je t'ai déjà dis d'attendre la
récré!"
Un "Les Gens" de Pierre Boudey
Rue l'Olive. Métro Marx Dormoy, Paris 18e, chez le marchand de
quatre saisons près du photographe chinois. Mardi 15 juillet, 19h30
Il y a dans mon quartier, dans ma rue, des filles Noires de toutes origines
et surtout, de toute beauté. Très grandes, absolument sculpturales.
J'ignore d'où elles viennent, pour certaines de quelles ethnies
elles sont, mais c'est un plaisir à voir. Certaines le dimanche
se mettent sur leur 31, des tenues somptueuses dans des tissus moirés
et déambulent, hautaines, telles des princesses en parade auprès
du petit peuple.
J'en croise une ce soir près du marchand de quatre saisons.
Elle est Antillaise certainement, mais fait pas loin de ses deux mètres.
Visage de rêve, poitrine, hanches... Ahurissant. Déprimant, même, à
ce point.
Derrière elle, qui est en jean et en corsage léger, un autre Noir,
plus foncé de peau, malingre, quatre têtes de moins qu'elle la suit
dans un boxer short trop large et un tee shirt ramolli.
Je m'arrête devant les légumes et commence à remplir mon sac
de tomates en grappes à propos desquelles en ce moment, on me dit sur
des affiches 5x3 que ce sont des
vraies tomates.
Soudain, la fille fait demi-tour et contre toute attente vient se coller à
l'étalage. Elle est alors contre moi, enfin... à 50 cm. J'en
prends soudain
trop de tomates.
Elle se saisit d'un régime de bananes et apostrophe le type qui
l'accompagne :
-Alors celles-ci c'est quoi ? C'est lesquelles ?
Le type s'approche. il répond quelque chose que je ne comprends
pas.
La fille hilare (sa gorge, sa voix, sa bouche, ses dents, son sourire, ses
yeux!) interpelle alors le vendeur. Un sépharade harassé à
qui on donnerait dix ans de trop.
- C'est quoi ?
Le vendeur la regarde, mi-fasciné mi-interloqué.
- Des bananes... ordinaires...
Alors la beauté repose le régime et s'adresse à son prétendant,
qui visiblement, ne fait pas le poids :
- Tu vois, ce ne sont pas des (coudous? boudous? doudous? Je n'ai
pas compris le nom). Elle éclate de rire et rajoute :
- Le problème avec toi. C'est que tu dis que tu es Africain et tu
ne connais pas les bananes. Alors un Africain comme toi, hein, tu me fais
rire...
Et elle repart, emportant tous les regards mâles des environs, envoûtés.
Et le petit Black derrière lui emboîte le pas en trottinant.
MardI 15 juillet, 9h15, rue du Faubourg St Denis à Paris, à la
hauteur du porche menant à la gare routière de la gare de l'Est
En remontant à vélo la rue je m'aperçois soudain que sur le
trottoir à ma droite un Noir est en train de se faire tabasser par deux
policiers en tenue d'intervention. Le Noir est grand et fort, athlétique.
Il est allongé dans le caniveau. La tête contre la grille qui empêche
les voitures de monter sur le trottoir et le corps allongé dans le torrent
d'eau qui dévale la rue. Les flics cognent, cognent, cognent. Coups
de pieds, matraques. Le type se débat sans crier. Un des flics saute
alors sur ses chevilles pour qu'il reste allongé dans le caniveau.
Le type gueule un peu. Il ne veut pas être capturé. Les flics le frappent
à coup de pied, le contraignent à rester dans son caniveau. Leurs
longues matraques noires frappent l'homme qui je m'en aperçois,
est déjà menotté.
Je m'arrête au milieu de la rue à cinq mètres à peine
de la scène qui me laisse coi. Je n'en crois simplement pas mes
yeux. Non loin de là, des gens attendent l'autobus sous un arrêt
et observent cela d'un air morne.
Je suis tétanisé. Le vélo entre les jambes, au milieu de la
voie réservée aux bus.
Les deux flics tirent alors le type par ses menottes, le traînent dans l'eau
et le redressent. Ils l'entraînent alors debout sous le porche qui mène
à la gare routière de l'autre côté du bloc d'immeubles.
Je redémarre et pédale comme un fou pour au feu, contourner les
immeubles. Je tourne à droite, puis à droite. Je suis dans la gare
routière. C'est le quai désert pour le bus 42. Là, au
bout les flics jettent à terre le type, près d'une voiture
banalisée. Il se débat. Alors de temps à autre, ils lui filent
un coup, ou montent sur ses jambes pour l'empêcher de se redresser. Les
flics sont maintenant six.
Les gens qui attendent le bus observent la scène qui se déroule
à trente mètres d'eux avec indifférence. Des femmes, des
hommes de tous âges passent près des flics et de l'homme à
terre. Une fliquette, les jambes écartées s'est postée
comme une vigile près du groupe. Elle a une attitude et une expression
guerrière. Elle est dans le film, indubitablement.
Un groupe de flics en noir surgit derrière moi.
“- Hé les gars, regardez, il y a une intervention”.
Ils rejoignent les types qui tabassent. Ils sont maintenant onze. J'en
compte onze, onze et un Black à terre.
Je suis face à eux, à une vingtaine de mètres. La fliquette
me dévisage. Et soudain, alors qu'ils se remettent à cogner,
je me souviens que j'ai un appareil photo dans le sac qui se trouve fixé
dans le siège enfant de mon vélo. Je délace le sac, cherche
l'appareil. Je vais prendre des photos et filer à vélo à
Libération. A vélo ils ne pourront pas me rattraper. Je garde
la main serrant l'appareil, la main plongée dans le sac. La fliquette
qui me dévisage ne sait pas ce que j'ai dans le sac.
Les flics ont cessé de cogner.
La scène semble n'être maintenant absolument plus répréhensible.
Les gens attendent leur bus. Les passants passent. Les flics ont arrêté
un type, point. Ça n'a pas l'air plus grave que ça. Un type
bronzé, genre cadre moyen sportif sur un vélo sport passe à
ma hauteur. Il a l'air très con, il me dit :
“- C'est mieux qu'à la télé hein ?”.
C'est bien un connard. Il est hilare. Je lui réponds simplement,
ayant perdu toute répartie :
“C'est hallucinant comme ils cognent”.
Le Noir à terre ne bouge pas. J'attends.
Un vieux, derrière moi sur le quai du bus explique à une fille héberluée
devant la scène que le bus 42 ne passera pas. Visiblement ce qui se déroule
ne compte pas pour lui. C'est, pour lui, normal, banal, peu intéressant.
La fille est soufflée.
C'est décidé : dès que les flics se remettront à
cogner, je sortirai mon appareil et je prendrai des photos et je filerai voir
les rares potes qu'il me reste à
Libération. Ça
dure au moins un quart d'heure. Il ne se passe rien. Pendant tout ce
temps, toujours assis sur mon vélo et le bras plongé dans mon sac,
j'attends, face à la fliquette qui surjoue la cow-girl. Les onze
flics, des armoires à glaces (9) et les fliquettes (2) discutent en souriant.
L'autre est à terre. Groggy ? Assommé ? Dompté
?
Soudain, je vois mal : il y a le groupe de flics entre le black et moi. Les
jambes du captif bougent. Un flic monte alors dessus et reste planté
sur ses chevilles. Une voix, loin, s'élève sur la gauche, derrière
un arrêt de bus.
“Hé, arrêtez de lui cogner la tête sur le sol, Vous avez pas besoin
de lui cogner la tête contre le sol”.
Aussitôt tous les flics se retournent. Trois, ou quatre, d'entre eux,
des véritables colosses, crânes rasés, en noir serrant leurs longues
matraques s'élancent en direction de la voix.
“- Qu'est ce que t'as ? T'es pas content ?”
Ils disparaissent, coursant certainement le râleur.
Je regarde autour de moi. Les gens semblent ne s'apercevoir de rien.
Se forcer à ne pas regarder, ou à avoir l'air blasé. Ont-ils
peur des flics ou sont-ils contents ?
Ça dure encore dix minutes durant lesquelles tout est immobile. Des
passants circulent près des flics, indifférents. J'attends.
Soudain, une voiture de police blanche avec la barre de gyrophares sur le
toit me frôle et va se garer à côté du groupe de flics. Deux policiers,
en chemise et casquette cette fois, en descendent. L'un deux, rouleur
de mécanique, fait tomber un portable à terre en descendant. Il
se baisse, le ramasse et roulant encore des mécaniques, va embrasser
la fliquette qui fait office de barrière. Puis ces deux nouveaux flics
font la bise à l'autre fliquette. Ils serrent les mains des types
en noir. Ca sent le boulot. La routine. Presque la vie de bureau.
Le black est à terre. Il ne bouge plus.
J'attends toujours, puis je me dis alors que c'est bon, avec l'arrivée
des deux flics “normaux” ça va être calme. Et puis je vais être
sacrément en retard, hein. Je lâche mon appareil photo, ferme mon sac,
tourne le dos, et, coup de pédale, je file vers le boulot.
En descendant vers République, n'empêche, je me dis que le type
en a pris vraiment plein la gueule. Que c'était peut-être un violeur,
ou un salaud. Ou peut-être même pas. Et qu'est devenu le râleur coursé
par les fauves ?
En tout cas, sûr et certain, en tout cas, vraiment, on ne doit pas cogner
comme ça.
(J'ai mis la matinée à m'en remettre, mine de rien. A
l'administration pénitentiaire, où je bosse actuellement comme webmestre,
parce que je ne vends pas assez de bouquins, que les éditeurs ne m'ont
pas aidé, que ceci, que cela -bref à l'administration pénitentiaire
que je vis très mal, la chef adjointe, ex directrice de prison, grande
nana bronzée genre californienne hyper mode avec toujours des jupes ras
la touffe, genre fille de bonne famille élevée au Quaker Oats, m'a
dit
“les gens avaient peur des flics ? Tu rêves. Faut pas exagérer...”).
Mercredi 18 juin 2003. Mac Donald près du métro Marx Dormoy à
Paris. Salle en sous-sol.
Un petit bonhomme de quatre ans, teint mat, yeux billes noires et brun tout
bouclé, mignon comme tout, s'approche de ma fille Salomé, 4
ans, qui joue dans la structure-défouloir à gamins. Elle lui sourit.
Le petit garçon lui colle soudain un coup de poing sur la tête et continue
de la frapper sur l'épaule. Estomacquée, Salomé ne réagit
pas.
Le père du gamin surgit. C'est un type d'origine maghrébine,
Elégant, genre commercial en informatique. Il jette un oeil vers moi,
gêné et attrappe son fils par le bras. Il le sermonne en tendant l'index
et lui disant cette phrase inattendue :
- Oussama, je t'en supplie, arrête cette violence.
Dimanche 8 juin 2003. 11h50. TGV de Bordeaux, arrivée en gare de Montparnasse
à Paris
Deux Blacks d'une vingtaine d'années, très bien sapés
qui se sont fait contrôler durant le voyage et se sont pris une amende pour
défaut de billet se lèvent de leur siège pour remonter le wagon
afin de descendre sur le quai. L'un d'eux revient en arrière,
précipitamment.
- Qu'est-ce que tu fais ? , lui demande son ami.
- Je regarde si je n'ai rien oublié sur le siège.
Alors l'autre, hilare :
- Avec tout ce que tu lui dois à la SNCF, tu pourrais de temps en temps
lui laisser quelque chose.
Mardi 20 mai 2003. Bureau de poste de l'Hôtel de ville de Paris. De
14h à 14h08.
Au bureau de poste de l'Hôtel de ville de Paris travaille une guichetière
d'une extraordinaire beauté. Belle trentenaire créole -un métissage
de black et d'asiatique- fine et élancée, superbe et qui le
sait, sophistiquée et tirée à quatre épingles. L'admirer
discrètement en faisant la queue (interminable) est l'occupation
de tous les mâles en général présents. Impossible de faire
autrement : cette femme au visage un peu enfant est
magnétique.
A l'entrée du bureau se trouve la plupart du temps un petit vigile,
issu d'une agence de sécurité. C'est un Blanc maigre et
nerveux, très straight. Ce mardi il fait comme nous tous : il admire
discrètement la Beauté tandis qu'elle dispose sur une minuscule
table la dernière promotion : l'envoi d'orchidées fraîches
pour la fête des mères, qui est proche. Pour ce faire elle passe un temps
infini, dans un demi sourire, très concentrée, à chercher la
meilleure mise en valeur de deux branches de fleurs, d'un petit colis
en carton et d'un panonceau publicitaire. Elle va et vient sur ses talons
hauts.
A 14h00, le petit vigile habituel est exceptionnellement remplacé par
un collègue. Le nouvel agent de sécurité est un Africain. Grand
homme foncé de peau -bien plus que la Créole-, fort et athlétique
dans un costume impeccable. Lui aussi a un regard et un sourire d'enfant,
malgré sa carrure d'armoire à glace. Lorsqu'il voit soudain
la guichetière, on a l'impression que les yeux vont lui sortir de
la tête, tel le loup de Tex Avery.
Mais la belle est indifférente. Elle place et replace sans fin ses fleurs
et ses prospectus, cherchant le meilleur effet.
Le gardien quitte le hall d'entrée où il doit se tenir pour s'approcher
à près d'un mètre de la table qui est face au guichet,
au début de la file d'attente. Il sourit sans quitter des yeux la
postière. Celle-ci enfin daigne l'apercevoir. Elle lui lance un
regard dévastateur, quoique involontaire, et tout à trac :
- Il y en a de ces fleurs en Afrique ?
Le vigile perd toute contenance. il ne s'attendait pas à cela, lui
qui s'apprêtait à lancer oeillades et autres attitudes de joli coeur.
Il est intimidé. Le colosse est tout chose. Il bredouille.
- Euh... Euh... Je ne sais pas.
Alors dans un sourire lumineux elle précise :
- Parce que chez nous, ça pousse à l'état sauvage.
L'Africain hoche la tête, se balance d'un pied sur l'autre.
Il ne pèse pas lourd, le vigile. Déstabilisé. il ne sait quoi
dire. Il dévore la belle des yeux. Celle-ci déplace encore ses fleurs,
arrange sa table quelques secondes, puis lui demande :
- C'est joli ainsi, non ? Qu'en pensez-vous ?
Alors le vigile devient touchant, comme jamais je n'ai vu nul autre vigile
l'être.
il s'exclame, toujours aussi pris de court au beau milieu de ce bureau
de poste vieillot et défraîchi :
- C'est... C'est... C'est le Paradis !
Mardi 20 mai 2003. Environ 9h00. Devant le "Marché Franprix", face
à la station Marx Dormoy, Paris 18e.
Une grosse dame emmitoufflée dans de multiples manteaux -le genre vieille
polonaise- qui était courbée se redresse brusquement devant moi,
les bras écartés. Elle est écarlate sous l'effort et souffle,
les joues gonflées. Son embonpoint la gêne. Je m'aperçois avec effroi
qu'elle porte à la main droite un monstrueux gant en caoutchouc
dont la face interne est hérissée de gros picots blanchâtres. On
dirait l'arme d'une créature extraterrestre. Elle baisse les
yeux. Je suis son regard.
A ses pieds un minuscule teckel à poils longs la dévisage. Il porte
un ruban rose. Des touffes de poils s'envolent autour de lui comme des
buissons dans un désert.
Elle vient de finir de le brosser, là sur le trottoir.
Mardi 20 mai, en début d'après-midi, dans la rue Gallieni,
une rue piétonne de Montreuil, du côté "Croix-de-Chavaux".
Entre le "Quick" et un labo de radiologie, trois femmes d'une soixantaine
d'années, bien mises, discutent. Au moment où je passe à la
hauteur de leur petit groupe, j'entends l'une d'entre elles
dire aux autres, impassibles "je ne sais pas, mais moi, quand j'ai fait
ma mammographie gratuite, ils ne m'ont pas donné à manger".
Un "Les Gens" de Jean-François Toulat, qui précise : "probable confusion
entre don du sang (souvent effectué dans un véhicule de l'EFS)
et examen de dépistage du cancer du sein dans une "mammobile"..."
14 mai 2003, dans le métro, station Saint-Michel, vers 10h00
En pleine grève de métro, dans une rame hyper bondée, une institutrice
déplace sa classe venue de province. Un peu stressée (on le serait
à moins, vu le monde !), elle fait descendre sa petite troupe. Commentaire
d'une femme : "Quelle idée de déplacer sa classe un jour pareil.
Si encore c'était des parisiens... Mais non, ils viennent de province,
ils n'ont jamais pris le métro."
Je soupire...
Philippe Heurtel
Mardi 12 mai (jour de grève des transports). 14h30. Arrêt de bus Gare
de l'Est à Paris.
J'ai fait une halte à l'arrêt du 65 à Gare de l'Est
en revenant de la manifestation. Une femme s'y trouvait. Soudain elle
a appelé sa copine depuis son téléphone portable. Apparemment,
d'après la conversation, sa correspondante lui proposait venir la
chercher en voiture, puisque le bus n'arrivait pas.
La femme la dissuade, lui expliquant que si ça roule bien pour le moment,
ça risque d'être infernal pour sortir de Paris. Elle lui explique qu'elle
va faire du stop, qu'elle ne va pas tomber sur un sadique -peut-être
histoire de rassurer la copine.
Fin de la conversation. la femme raccroche.
Elle réfléchit cinq minutes et appelle "Pat".
- Allo Pat ? Je vais m'acheter un vélo, tout le monde en a.
A tout à l'heure.
Et aussitôt dit, elle quitte l'arrêt de bus et disparaît.
(d'après un témoignage de Fabienne Bidou)..
Plage de St Florent (Corse). Vendredi 9 mai 2003, vers 16h30
Cinq roumains -du moins leur langue ressemble à du roumain- viennent
s'asseoir sur le sable. Ils déballent leur pique-nique, mangent
puis se déshabillent pour se baigner. Soudain l'un d'entre
eux, un jeune homme massif, d'aspect frustre, s'empare d'un
cubitainer d'environ cinq litres en forme de tonnelet . il court en direction
de la mer et, parvenu au bord, de toutes ses forces lance le tonnelet à
l'eau. Puis il revient sur le sable et se change, passant un maillot
de bain. Le tonnelet flotte sous le regard ébahi des rares personnes
étendues sur la plage.
L'homme part nager au loin, ignorant son bidon. Au bout d'un quart
d'heure, il revient le chercher et repart nager avec, s'arrêtant
de temps à autre pour en boire une gorgée.
Durant toute l'heure suivante, il ne quittera plus son cubitainer, le
traînant d'une main avec lui ou le poussant devant lui en nageant. Régulièrement,
il boit une gorgée. Est-ce de l'eau ? Du vin ? Mystère.
Il l'emmènera même à une centaine de mètres de la plage,
sur le gros ilôt rocheux en face du rivage.
Dimanche 20 avril. Magasin Paris Store, rue de l'Evangile, Paris 18e.
Vers midi
Dans la queue d'à-côté une femme de 25 ans environ, ronde et
pauvrement vêtue est entourée de quatre enfants de 6 à 12 ans. Deux
garçons et deux filles. Elle en pousse un cinquième dans une poussette.
Un nourisson de quelques semaines qui dort. Sous le bébé, des monceaux
de provisions. Des filets débordant pendent aux poignées.
Le plus jeune, un garçon plutôt tonique de six ans touche à tout autour
des caisses. Elle ne cesse de le rabrouer haut et fort. Le gamin disparaît
pour revenir avec des paquets de bonbons. Il les pose dans la poussette.
- Mais qu'est ce que tu fais? Va me reposer ces bonbons. - J'en
veux, fait le môme.
- Il y en a à la maison.
- J'en veux.
La mère le sermonne. S'emporte. Elle crie presque. Le gamin semble
être une teigne. Il lui tient tête. Soudain, il lâche :
- Hé bien, puisque c'est ça, je dirai à Papa ce que tu fais
de ton argent.
La mère, du tac-au-tac :
- Je fais ce que je veux de mon fric, d'accord ? Et ton père
aussi. D'abord nous avons des comptes séparés.
- J'm'en fous, fait le gamin. Je veux des bonbons. Je dirai à
Papa ce que tu fais de ton fric.
Tout le monde écoute la scène en dévisageant la mère.
Elle capte les regards, puis sourit en hochant la tête.
Lundi 14 avril 2003. Square Hébert. 18 heures 30
Je suis assis sur un banc. Je surveille mes enfants qui jouent dans le bac
à sable. Un gamin d'une douzaine d'année s'approche
soudain de moi. Grand et fort pour son âge, il est un peu rond. Brun frisé,
il est typé kabyle, ou juif marocain.
- Vous avez vu quand j'ai failli frapper le vieux là-bas ?
Il se met en position de karaté, comme prêt à frapper dans le vide.
- J'ai vu vaguement un vieux, fais-je, troublé. Que s'est-il
passé ?
Le gamin me dévisage et me dit :
- Il m'a dit que j'étais bon à baiser.
Je me redresse du banc et regarde alentour. Personne.
- Il s'est barré vite fait, ajoute le gamin. il a eu peur. Je lui
ai dit : je vais t'en coller une. Je vais te frapper. Ce vieux m'a
dit : tu es mignon, toi. Tu dois être bon à baiser.
Je dévisage le gosse. Il esquisse différentes positions de karaté,
comme un ballet. Comme s'il répétait la scène. Mes gosses
continuent de jouer au sable.
- C'est un malade. il faut appeler un autre adulte, ou la police, ou
t'en aller tout de suite dans ces cas-là. Il ne faut pas le frapper.
Le gamin soupire.
- A moi faut pas me dire ça.
- Bien sûr. c'est un malade...
- A moi faut pas me dire ça, car j'ai été violé à
sept ans déjà. Alors ça suffit.
- Ah bon ? Je bredouille.
- Par l'ami de mon père. A sept ans. Alors faut pas me dire ça.
- Et tu l'as dit à tes parents ?
- A mon père. il l'a engueulé. Il a préféré
lui en parler et que ça se sache pas.
Le gosse recommence à mimer ses positions de karaté.
- Moi je frappe. Je frappe. il s'est tiré le vieux. Dommage vous
n'avez pas vu.
- Ben non j'ai rien vu.
Soudain il remet les mains dans les poches de ses jeans.
- Bon ben faut que rentre. Bonne soirée.
- Bonne soirée.
Il s'éloigne, puis sort du square. Je regarde mes enfants qui jouent
tranquillement sur les structures en bois.
Je me lève du banc, empoigne mon sac.
- Bon, les enfants. C'est pas tout ça... On va y aller. On va bientôt
manger.
Samedi 5 avril 2003. 14h45 à cent mètres du métro La Chapelle,
rue Marx Dormoy, trottoir de gauche "en descendant"
Une nonagénaire marche lentement, appuyée sur deux béquilles
et encadrée de, probablement, sa fille et sa petite-fille ; laquelle
a au moins une vingtaine d'années. Le trio prend toute la largeur
du trottoir. Les étals anarchiques des boutiques encombrant le trottoir,
et celui-ci étant bordé de barrières métalliques (à
cause de la grande circulation sur cette artère), il est impossible de
le doubler. Rapidement, nous sommes quelques-uns à piétiner derrière
elles, avant de nous faire une raison et de marcher à son rythme en attendant
une ouverture. En quelques minutes, l'embouteillage humain s'accroît
et une foule d'une quinzaine de mètres est réglée au pas
de l'ancêtre.
On dirait un cortège funèbre, silencieux et bigarré. Le sentiment
que cette foule cosmopolite issue du quartier emmène la vieille femme
à la chevelure d'un blanc de neige vers sa dernière demeure.
Lundi 24 mars 2003. Station Châtelet. 20h30
Un homme trapu monte dans la rame de métro. La quarantaine basanée,
visage marqué par la fatigue. Il est vêtu sobrement et porte une petite
serviette de cuir. Il s'assied et, aussitôt, en sort un ouvrage de taille
moyenne dans lequel il se plonge, visiblement passionné. Le titre du
livre est "Pourquoi se marier quand on vit déjà ensemble?".
Je remarque alors qu'il porte une alliance.
Samedi 1er mars. 17h40. Gare d'Austerlitz à Paris.
Fabienne, ma compagne, et moi, ramenions à la gare un ami dans un “taxi
bleu”, véhicule impeccable, dirigé par un jeune homme Sénégalais
parlant de façon très châtié, sur un rythme doux et indolent.
Nous discutions entre nous, quand soudain, il fait irruption dans la conversation
en déclarant tout -à-trac, sortant de ses pensées inquiètes:
“Dire que ce soir il faut que je rentre chez moi pour déplacer
tous les meubles, pour attraper cette satané grenouille.”
Evidemment, nous nous interrompons et nous intéressons à cette soudaine
déclaration. Aussitôt il embraye.
“Comprenez, j'ai un problème de grenouille. J'ai peur des grenouilles
et pour vaincre ma peur, la seule solution était de m'acheter des grenouilles.
J'en ai achetée deux dans un magasin, mais elles sont devenues très
grosses. J'ai voulu les rapporter au magasin, mais le type m'a dit que lui
il n'avait besoin que de petites grenouilles, pas de si grosses. Les gens
achètent des petites grenouilles, ils ne veulent pas de grosses. Alors
je les garde. Maintenant je commence à m'habituer, je peux les toucher,
je m'habitue. Mais ce matin une des deux grenouilles s'est échappée
de son bocal et ce soir en rentrant, il va falloir que je déplace les
meubles, que je la retrouve, et surtout que je l'attrape.”
Je lui demande pourquoi il a fait ça. Lui faisant remarquer qu'on peut très
bien vivre avec sa peur des grenouilles sans que ce soit gênant, toute la
vie, quand on est chauffeur de taxi demeurant à Paris.
Il répond qu'il part toujours en vacances chez lui, au Sénégal,
et que dans dans son village il y a beaucoup de grenouilles, d'où son problème.
D'où l'idée de prendre des grenouilles chez lui pour vaincre sa peur.
Je veux le consoler en disant qu'heureusement sa phobie ne portait pas sur
les chèvres, ce qui aurait été plus compliqué à Paris.
Fabienne lui demande si il a peur des hippopotames ou des lions, mais il répond
très gentiment qu'avoir peur des lions, c'est normal. Mais la phobie
des grenouilles, pour lui, c'est un vrai problème.
Fabienne lui suggère de faire attraper sa grenouille par un ami. Mais
non, il veut le faire lui-même pour vaincre sa peur. C'est à lui de le
faire. C'est important.
On a dû descendre en catastrophe pour attraper un train. Fabienne lui a confié
en partant qu'elle compatissait sincèrement, mais lui a confié “excusez-moi,
mais je dois vous avouer que ça me fait un peu rire”. Le type en est
convenu en se marrant, puis est reparti.
Il a dû passer la journée à conduire, pensant sans cesse à
son problème de grenouille, ruminant l'instant terrible où hier soir,
il allait falloir rentrer chez lui et attraper la grenouille.
Vendredi 3 février 2003. Métro Marx Dormoy. 9h00.
Appuyée contre une de ces barres faisant office de siège, une femme,
la tête tournée vers le fond du quai et penchée pour faciliter son
geste, brosse une magnifique chevelure auburn, lentement. Ses cheveux sont
magnifiques. Ils se dénouent et prennent de l'éclat.
Elle est très élégante, vêtue d'un ensemble en tweed.
Soudain elle relève la tête et je vois son visage : il est totalement
ravagé.
Je réalise que c'est une des junkies du sleeping d'à-côté.
Il est 9h00, on vient de les mettre dehors.
Vendredi 3 février 2003. Rue de Rivoli. 12h10, devant la bouche de
métro "Hôtel de ville".
Un Black distribue des publicités de marabout, les plaçant de force dans
les mains des passants. Il répète sans cesse "Vous pouvez lui faire
confiance ! Vous pouvez lui faire confiance !". Une femme réagit, et
le défie du regard, son papier dans la main. Le Black la regarde et rit
:
- Vous pouvez lui faire confiance... C'est moi !
Jeudi 30 janvier 2003. 8h15. Station Hôtel de ville
Une jeune et très jolie femme de type asiatique,vêtue d'un imper
anglais, la tête couverte d'un chapeau très élégant, de
type vaguement autrichien, ou tyrolien, est complètement écrasée
contre la vitre de la rame de métro qui redémarre. Elle a le nez
plaqué contre son livre, qu'elle tient contre la porte du wagon,
à hauteur des yeux. Sur la couverture, le passant, depuis le quai, peut
lire le titre de l'ouvrage : "La mondialisation".
Vendredi 17 janvier 2003. 21h. De station Concorde à station Marcadet-Poissoniers,
ligne 12
Sur le quai à Concorde, un jeune type ramasse tous les tickets de métro
usagers. Il les enfourne dans la poche de sa parka, maculée de traces
de terre, comme son pantalon. Ses mains sont rougies comme si cela l'avait
été par de la terre, ou de l'ocre. On se dit qu'il doit
être potier. Potier à Paris ? Oui, potier.
Assis dans la rame, il commence à faire l'inventaire de ses poches
: un nombre impressionnant de tickets de métro et aussi de ces feuilles
en papier aluminium que l'on trouve dans les paquets de cigarette. Il
examine gravement ses trouvailles, puis en sélectionne certaines. Entre
Concorde et Marcadet, il réalise d'affilée cinq ou six origamis.
Un tyrannosaure argenté, une grenouille verte, un kangourou violet...
Les animaux sont remarquablement exécutés.
A chaque fois, une fois l'origami terminé, il l'enfourne dans
la poche libre. Et en commence un nouveau, minuscule, de ses doigts aux ongles
rougis, longs et forts. Il donne très envie de se mettre à faire
soi-même des origamis.
Jeudi 16 janvier 2003. Dialogue sur la [listamizio]
Entendu par ma femme chez des clients assez âgés : "Pour Noël, on s'est
offert notre concession". A retenir si vous manquez d'idées...
Fabrice
Ah Noël à perpétuité... ! Tous les jours Noël ! Encore des
nantis
F./
En vérité, ces braves gens n'ont aucune confiance dans leur
fille unique et craignent qu'elle ne leur colle un caveau bas de gamme
à côté du robinet où on remplit les arrosoirs, donc en plein vent
et avec le passage en permanence. Ils prennent donc leurs précautions,
ce dont on ne saurait les blâmer. En discutant de ces joyeusetés avec
ma femme, je me suis rappelé que j'étais terrorisé étant
petit par les plaques dans les cimetières où il y avait inscrit le nom
du futur mort, sa date de naissance, un tiret et la place pour la date de
décès. Je trouvais ça terrible d'avoir déjà son nom
au cimetière de son vivant. D'ailleurs, je trouve toujours ça terrible.
Fabrice
Vendredi 20 décembre, 22h, ligne 12, station Marcadet-Poissonniers
Un Noir entre dans le wagon. Il a une cinquantaine d'années et est
d'une beauté stupéfiante. C'est un colosse, très
large d'épaules, un visage fascinant taillé en gros traits
d'une force rare. Il est en costume sombre, très élégant,
recouvert d'un long manteau marron, probablement cher, à la coupe
impeccable. Chaussures type cuir de buffle. Il porte un chapeau coordonné.
On songe à certains acteurs ou chanteurs Noirs Américains des films
des années 50 et 60, ces types qui crevaient l'écran, tels
Sydney Poitier ou Harry Belafonte.
Ses mains sont grandes, puissantes, mais étonnamment fines. On ne voit
vraiment que lui dans le wagon. Il a un sourire et un regard d'une douceur
incroyable, qui le rendent presque féminin. Il tient une serviette de
cuir, discrète, mais probablement coûteuse. Son sourire, pincé,
est extrêmement tendre.
Resté debout dans la rame, il est proche de la barre verticale. Il sort
soudain de sa serviette un livre de poche, d'un auteur au nom anglo-saxon.
Sur la couverture illustrée d'un ciel de nuit, le titre en jaune
clame : "Comment trouver son propre chemin".
Lundi 23 décembre. Ligne 1 Station Concorde. 21h20
Un trentenaire, mince, vêtu de façon très anonyme, poils au menton est
assis dans la rame. Il lit un vieil exemplaire du magazine "La Recherche".
Un article sur la physique quantique. De temps en temps, il pose le magazine
ouvert à même le plancher et dégaine un feutre jaune fluo. Il surligne
des passages de l'article.
La rame s'arrête à Concorde. Un saxophoniste, grand, mince, accent
des pays de l'Est monte et commence à jouer. Il joue une longue
version inattendue de "Roses de Picardie", totalement déstructurée,
sur une ligne de bossa. La mélodie n'est reconnaissable qu'avec
beaucoup d'attention. Le lecteur cesse de consulter son magazine, et,
captivé, écoute le saxophoniste. La rame entre en station. Le saxophoniste,
qui n'a joué que deux morceaux, passe chercher son aumône. Le lecteur
sort alors de la poche arrière de ses jeans un billet de 10 euros, qu'il
donne au musicos. Puis bondit sur le quai avant que les portes ne se referment,
avec "La Recherche" roulé dans la main, observant les alentours d'un
air joyeux, le menton en l'air.
Lundi 9 décembre, 21H. Bureau de tabac en haut du Bd de la Chapelle,
à Paris
Une femme d'une quarantaine d'années, d'origine Nord-Africaine
a l'accent très marqué, vêtue de façon étrange est visiblement
en train de prendre la tête au buraliste, un jeune homme des mêmes origines.
- Je te dis que c'est le meilleur. Ilo n' ya pas mieux. Il chante,
il jour, il est une bête de scène. Franchement, Johnny Halliday, c'est
le top. Je fais tout pour le voir. Hein, c'est le meilleur ? Tu me
crois pas ? "
Le buraliste acquièsce très mollement.
La femme se dirige vers la porte.et se retourne :
"Dis-le que Johnny Halliday c'est le meilleur. Dis-le !
- Oui, oui... C'est le meilleur", fait le jeune homme.
La femme disparaît dans la rue.
L'homme s'adresse au client qui attend, le prenant à témoin.
"Franchement, tout le monde ses goûts, je respecte, mais Halliday, moi j'aime
pas. J'aime pas c'est tout. Moi j'écoute que du Brassens.
Bon qu'est-ce qu'il vous faut ?"
Dans le RER, ligne B, Station Cité Universitaire. Jeudi 28/11/02.
16h32
Une étudiante (18 ans, petite grosse) lance à un grand dadais boutonneux
qui la taquine :
- Toi, tu vas voir ce soir sur Internet.
Lui :
- M'en fous, ce soir, j'irai pas.
Dans le bus, ville de Cachan. Jeudi 28/11/02. 16h00
Une femme âgée, très ridée, bronzée, manteau, lèvres
cruelles rosées pâles s'assied en face de moi. Le siège, derrière
elle est surélevé. Il surplombe celui de la vieille. Le passager
qui l'occupe en baissant les yeux peut regarder par dessus les épaules
de la dame.
Elle sort une enveloppe et un tract de son sac à main. Le tract est un
appel à manifestation. Le passager derrière elle ne se gêne pas
pour lire en toute impunité et sans que la vieille dame ne semble s'en
apercevoir. Puis la femme ouvre son enveloppe. Il s'agit d'un courrier
des impôts. Au moment de déplier sa feuille, elle se retourne brusquement,
foudroie du regard le passager, les lèvres pincéess, et change de
siège. Un siège derrière lequel ne se trouve personne. Depuis
le début, elle savait.
Vendredi 22 novembre 2002, 21h. Station Concorde, ligne 12.
Je sors de la rame bondée. Face à moi, un SDF est assis sur un de
ces sièges moulés destinés à l'empêcher de dormir,
lui et ses semblables. Il a remonté son anorak crasseux au-dessus de
sa tête. On dirait un mannequin décapité, recroquevillé, abandonné.
L'image est troublante. Seule une poignée de cheveux dépasse
du col. Soudain, je comprends. Le type se cache car il a honte. Un flot de
liquide s'écoule de sa jambe, passant par dessus ses chaussures
et se faufile sur le quai en direction de la voie. Il est en train de se pisser
dessus.
Mardi 19 novembre 2002. Cette semaine, dans le métro
Ligne 12. Station Marx Dormoy. 21h. Assise à côté de moi,
une petite femme de 80 ans environ, alerte. En face, son fils, une cinquantaine
d'années qui porte un sac en plastique. Il a les yeux brillants.
Il lui sourit. Soudain il sort trois boîtes contenant chacune une réplique
miniature de wagon ou de locomotive. Il dévore les commentaires inscrits
dessus. Je regarde l'étiquette : cela vaut dans les 150 euros l'unité.
Elle lui dit : "Tu es content?". Il hoche la tête silencieusement. Il
est heureux.
Métro Abesses. 9h du matin. Une jeune femme blonde, potelée,
permanentée, lunettes d'écailles noires, manteau poil de chameau
fermé et fortement ceinturé, telle une carapace, s'assied en
face de moi. Elle porte un sac à main noir en cuir, plutôt ringard. Elle
soupire, rêvasse, puis sort un livre de poche, dont elle commence la lecture.
Sur la couverture , le titre : "Ces femmes qui aiment trop".
Super U de Mazé, rayon boucherie sous cellophane. Samedi 09 novembre
2002, il est 14h15.
Une mère de famille, la quarantaine, choisit un poulet. Elle regarde,
tâte, on la sent très concentrée. Elle s'intéresse a priori
au rapport poids/prix des « poulets de Loué ».
A côté d'elle, sa fille lui parle en regardant les yeux dans le vague
les mêmes poulets. Elle dit :
« J'espère que le public va virer
Georges Alain (de la Star Academy, émission à succès de TF1
ndlr). Il sait pas chanter. »
Sa mère ne lui répond pas, ne la regarde pas, elle s'intéresse
maintenant aux dates de péremption. Sa fille ajoute :
« Alors qu'Anne-Laure et Fabien, savent chanter eux. »
Sa mère choisit enfin un poulet et le dépose dans son caddy, elle
marmonne simplement un
« oui-oui » pas très convaincant,
puis commence à partir. Sa fille la retient, elle désigne un poulet
délaissé par sa mère :
« Pourquoi tu prends pas celui-là ? »
« Il est pas bon », dit la mère en abandonnant sa
fille au rayon boucherie.
Epilogue :
Le même soir, le public n'a pas viré Georges Alain, mais a au contraire
décidé de le « sauver «. Je ne sais toujours pas si
le poulet était bon.
Fred Sauton (fred.sauton@wanadoo.fr)
Projections, le mercredi 30 octobre 2002.
A l'approche de la station Concorde, vers 9h10, une dame a bavé
sur mon livre, page 71, alors que j'étais assis sur un strapontin
de la rame de métro. J'ai relevé la tête. Elle a détourné
la sienne. C'était une vieille dame, en manteau de fourrure, et
qui sentait le cosmétique bon marché. En effaçant la goutte, j'ai
fait une traînée noire. L'encre n'a pas tenu. Manteau de fourrure,
encore. Une dame avec un chien énorme comme celui de Columbo, rue de
la Verrerie, 13h16. Elle regarde la vitrine d'un magasin. A côté
d'elle un peintre perché en haut d'une échelle s'active
sur une enseigne. Le chien, lui, pisse sur le pied de l'échelle,
s'attirant les sourires des passants. C'est la seule fois depuis
trois semaines que je n'ai pas mon appareil photo sur moi. Evidemment.
Sans date. Constatation.
Je me suis aperçu que lorsque j'achète une baguette à 0,70
euro, dans la boulangerie au pied de chez moi, la vendeuse me dit "Bonne soirée"
(ou "Bonne journée"). Mais si j'achète une "banette", sorte
de baguette luxe plus petite et à 1 euro, la vendeuse me dit "Excellente
soirée" (ou "Excellente journée").
16 octobre 2002. 8h30. Station de métro Madeleine, serrée dans
la rame bondée.
Deux étudiants de 17-18 ans sont debouts et essaient d'écrire
leur dissertation. Sur la feuille de la fille le sujet est "La lecture et
la nourriture". Dans les soubresauts, elle écrit difficilement la feuille
levée sa première phrase : "Elles sont toutes les deux indispensables".
A côté, le jeune homme, lui, a ce sujet : "[illisible] grand philosophe
allemand a dit [illisible] inventé le rêve pour [illisible] du réel".
Il mordille son stylo et relit plusieurs fois. Visiblement il sèche.
Je descends à Concorde.
Le 11 octobre 2002. Rue Duphot à Paris (1er), 9h48.
Un balayeur de la ville de Paris balaie d'une main en poussant son balai
devant lui. Il est en grande conversation avec son portable.
Le 11 octobre 2002. Dans le bar du 22, rue Cambon à Paris (1er), 9h45.
Un jeune clochard devant un verre de blanc parle tout seul, s'adresse
à un type qui lit le journal au bout du comptoir. Il lui dit, sans que
l'autre ne réponde : "Un choc de plus dans ta vie, c'est quoi
? Tu lis plus le journal ? Tu changes tes lunettes tous les jours
? Tu manges ta langue ? "